Alliance des états du Sahel : pourquoi leur sortie de la CEDEAO est un pari risqué

Dans l’arène géopolitique, chaque décision doit être mûrement réfléchie : un mauvais timing peut s’avérer fatal. Le retrait des Mali, Burkina Faso et Niger de la CEDEAO, sous l’égide de l’Alliance des États du Sahel (AES), risque aujourd’hui de se transformer en un pari stratégique aux conséquences imprévisibles.

Alors que l’Afrique de l’Ouest fait face à une menace terroriste grandissante, incarnée par des groupes comme Boko Haram ou l’État Islamique en Afrique de l’Ouest (ISWAP), l’unité régionale aurait dû primer. Pourtant, c’est la fragmentation qui domine désormais. Or, en matière de sécurité, cette division n’est pas seulement inefficace : elle est dangereuse.

L’AES justifie son départ par le fait que la CEDEAO serait devenue un outil de contrôle néo-colonial, notamment sous l’influence de la France. Si ce constat peut trouver un écho dans certaines réalités historiques, une critique légitime ne doit pas conduire à une décision mal évaluée. Quitter un cadre régional de sécurité sans alternative solide et locale équivaut à s’exposer à une vulnérabilité accrue, et non à une véritable indépendance.

Les conséquences de cette décision commencent à se révéler. Le rapprochement avec la Russie comme partenaire sécuritaire a été présenté comme un tournant stratégique. Pourtant, les faits sur le terrain trahissent une réalité plus nuancée : Moscou agit selon une logique transactionnelle, où son engagement dépend avant tout de ses intérêts nationaux. Une fois ces derniers moins alignés, le soutien se tarit. L’histoire récente le démontre : ce n’est pas une simple supposition, mais une tendance avérée.

Les récentes offensives coordonnées des groupes insurgés à travers les villes maliennes — Bamako, Sévaré, Mopti, Tessalit, Gao, Kati et Kidal — ont révélé des failles majeures dans la défense des pays de l’AES. Le bouclier escompté auprès d’alliances extérieures s’est avéré bien fragile. Plus alarmant encore, la réponse des autres membres de l’alliance, le Burkina Faso et le Niger, a été quasi inexistante. Une coalition incapable de réagir rapidement pour protéger l’un des siens interroge sur sa crédibilité opérationnelle.

Un héritage à méditer : le rôle historique de l’ECOMOG

Sous l’impulsion du Nigeria, l’ECOMOG a marqué l’histoire en intervenant de manière décisive au Libéria et en Sierra Leone, stabilisant des gouvernements au bord de l’effondrement total. Ces opérations n’ont pas été parfaites, mais elles incarnent une action collective ancrée dans une vision partagée de l’avenir.

Un autre exemple frappant est celui de la Gambie, où l’ancien président Yahaya Jammeh, après avoir perdu l’élection en 2016, refusait de céder le pouvoir. Grâce à l’intervention rapide des troupes nigérianes, mandatées par la CEDEAO, Jammeh a finalement quitté le pays pour l’Guinée équatoriale en quelques heures seulement. Ces cas illustrent une réalité fondamentale : la sécurité en Afrique de l’Ouest est indivisible.

La géographie ne négocie pas. Les pays de la région sont liés non seulement par des traités, mais aussi par des frontières communes, une culture partagée et les répercussions inévitables de l’instabilité. Quand le Mali est en difficulté, le Niger en subit les conséquences. Quand le Burkina Faso souffre, le Ghana en ressent les secousses. La sécurité ici n’est pas une option, mais une nécessité absolue.

L’exemple de l’Iran, souvent cité pour sa résilience, ne repose pas uniquement sur la défiance, mais sur une stratégie de renforcement des capacités locales. Investir dans une armée nationale, des réseaux de renseignement performants et des technologies innovantes doit constituer le socle de toute défense crédible. Les partenariats extérieurs peuvent compléter, mais jamais remplacer, une force interne solide. Le modèle iranien montre qu’il est possible de ne pas choisir entre la domination française et l’instabilité russe, même en quittant la CEDEAO. Téhéran a choisi l’autosuffisance : malgré l’isolement et les pressions extérieures, le pays a tenu tête à des puissances militaires majeures comme les États-Unis et Israël lors de confrontations aériennes intenses. Pour le Tiers-Monde, le message est clair : l’autonomie stratégique, et non la dépendance, est le garant ultime de la souveraineté.

Pour le Sahel, cela signifie développer des réseaux de renseignement locaux, des unités de réaction rapide et des systèmes d’alerte précoce transfrontaliers, en collaboration avec les voisins d’Afrique de l’Ouest. Les frontières ne sont pas une contrainte politique, mais un impératif géographique. Des groupes comme Boko Haram, ISWAP ou Lakurawa ne respectent pas les limites administratives de l’AES ou de la CEDEAO. Ils exploitent précisément les failles entre ces structures.

Pour les États de l’AES, la voie à suivre exige une réévaluation à la fois stratégique et conceptuelle. Il faut d’abord investir massivement dans des infrastructures de sécurité locales : réseaux de renseignement communautaires, systèmes de défense intégrés et capacités régionales de réponse rapide. Ensuite, il est essentiel de renouer le dialogue avec la CEDEAO — non pas par soumission, mais par nécessité stratégique. La collaboration n’affaiblit pas la souveraineté : elle en renforce la pérennité.

De son côté, la CEDEAO doit également faire face à ses propres défis. Le bloc doit répondre aux critiques concernant son influence extérieure, améliorer sa gouvernance interne et réaffirmer son rôle d’institution au service des intérêts africains.

Il ne s’agit pas de revenir à l’ancien statu quo, mais de trouver un équilibre plus intelligent — un équilibre qui marie souveraineté et solidarité, indépendance et interdépendance.

Car, au final, le Sahel n’a pas besoin d’isolement. Il a besoin d’alliances — non pas avec des puissances lointaines, mais avec ses voisins immédiats, ceux qui partagent ses risques, ses réalités et, ultimement, son destin.

Un retour en grâce nécessaire

Selon une parabole biblique, le fils prodigue quitte son foyer dans l’arrogance avant de revenir dans l’humilité. Il est temps pour l’AES de reconsidérer sa décision. Reconnaître une erreur n’est pas une faiblesse, persister dans une stratégie vouée à l’échec alors que ses villes brûlent l’est. La CEDEAO, de son côté, doit être prête à les accueillir sans ego punitif. Une famille est plus forte unie.

Le danger de l’anéantissement n’est pas une exagération : c’est une menace bien réelle qui plane sur toute la sous-région. Une Afrique de l’Ouest unie a surmonté des guerres civiles et des coups d’État. Divisée, elle tombera face à un ennemi commun qui ne craint ni le drapeau français ni celui de la Russie. L’AES doit faire marche arrière, placer sa confiance dans des solutions locales et reconstruire une architecture collaborative que seuls les voisins peuvent offrir. Il n’y a pas d’autre issue.

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