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Blindés « Made in Burkina » : le récit de souveraineté industrielle peut-il encore tenir ?

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CE QUE L’ON SAIT

Blindés « Made in Burkina » : le récit de souveraineté industrielle peut-il encore tenir ?

Faso Armored aurait sorti près de 300 véhicules blindés depuis novembre 2025, selon Ibrahim Traoré. Mais derrière cette annonce, une source militaire de haut niveau décrit un tout autre scénario : des Casspir sud-africains immobilisés auraient été cannibalisés pour blindé des pick-up. De quoi fragiliser, une fois de plus, l’histoire d’une fabrication 100 % burkinabè.

 

Crédit Photo : PBF

Près de 300 blindés en dix mois. Le chiffre a été lâché le 21 septembre par Ibrahim Traoré, lors d’un échange avec les lauréates du concours scientifique féminin Hakili Mousso. Le capitaine burkinabè assure que Faso Armored produit depuis novembre 2025 des engins destinés aux Forces de défense et de sécurité (FDS) ainsi qu’aux Volontaires pour la défense de la patrie (VDP). Plus de la moitié de ces véhicules seraient déjà prépositionnés pour des opérations militaires. Il évoque aussi plusieurs prototypes testés avant l’adoption du modèle actuel, avec des essais portant sur la résistance aux tirs, la menace des engins explosifs improvisés et les contraintes du terrain.

 

Présentée comme une société entièrement burkinabè, Faso Armored n’a ni implantation ni installations connues. Son fonctionnement reste opaque. Ibrahim Traoré affirme par ailleurs que quatre à cinq autres structures œuvrent dans le secteur militaire, dans la plus grande discrétion. L’origine des composants essentiels — châssis, moteurs, transmissions, pneumatiques, vitrages balistiques, aciers de protection — n’a jamais été précisée. Aucun taux d’intégration locale n’a été communiqué. Or, produire près de 300 blindés en dix mois exige un approvisionnement massif en pièces, des ateliers capables de soutenir un tel rythme et une organisation industrielle solide.

 

Une source militaire contredit la version officielle

Les informations recueillies auprès d’une source de haut niveau au sein de l’appareil militaire burkinabè donnent une autre genèse au programme. La piste remonte aux opérations de maintien de la paix au Darfour, où le Burkina Faso a participé à la mission conjointe des Nations unies et de l’Union africaine, l’UNAMID. La présence de blindés sud-africains auprès de contingents africains engagés dans cette mission est documentée. Une étude du Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI) rapporte que des unités burkinabè, burundaises, sénégalaises et ougandaises de l’UNAMID ont bénéficié de véhicules blindés fournis par des entreprises sud-africaines, grâce à des financements étrangers. Ibrahim Traoré reconnaît lui-même l’usage du Casspir par le Burkina Faso au Darfour. « Quand nous étions au Darfour, les premiers blindés du Burkina, c’était des Casspir », a-t-il déclaré le 21 septembre, en rappelant l’origine sud-africaine de ces engins. Selon la source militaire, plusieurs Casspir utilisés par les forces burkinabè ont ensuite été immobilisés après des pannes. Après la prise du pouvoir par le MPSR II en septembre 2022, des techniciens venus d’un pays voisin auraient été sollicités pour remettre certains véhicules en état.

Les tentatives n’auraient pas été concluantes. Une autre solution aurait alors été privilégiée : prélever les éléments encore exploitables sur les Casspir hors service, récupérer certaines parties protégées, puis les adapter sur des pick-up. D’après la même source, ces opérations de récupération, de découpe, d’adaptation et de blindage constitueraient une partie du processus aujourd’hui présenté comme une production nationale de véhicules militaires. Transformer et protéger localement un pick-up dénote un savoir-faire technique, mais ne saurait équivaloir à la fabrication complète d’un blindé, laquelle suppose une chaîne industrielle capable de fournir ou d’intégrer un nombre important de composants. Développé en Afrique du Sud, le Casspir appartient à la famille des véhicules protégés contre les mines. Sa garde au sol élevée et sa coque en V détournent une partie de l’énergie dégagée par une explosion sous le véhicule et améliorent la protection de l’équipage. Robuste et décliné en plusieurs configurations, il a servi dans de nombreuses armées et missions internationales.

Blindés chinois et ITAOUA : les précédents qui interrogent

La controverse sur l’origine des véhicules militaires n’est pas inédite au Burkina Faso. Fin 2024, des photos et vidéos de blindés avaient circulé en masse sur les réseaux sociaux sous une présentation spectaculaire : « Made in Burkina, le blindé fabriqué au Burkina Faso ». Les engins montrés provenaient en réalité de Chine et appartenaient à des matériels acquis par Ouagadougou. Plusieurs véhicules du constructeur chinois Norinco avaient été identifiés. Des équipements importés s’étaient ainsi mués, dans la communication virale, en produits supposément issus de l’industrie nationale.

Quelques semaines plus tard, le « Made in Burkina » revenait avec ITAOUA. Le 21 janvier 2025, la marque dévoilait ses véhicules électriques à Ouagadougou lors d’une cérémonie officielle en présence du ministre de l’Industrie et du Commerce, Serge Poda. Le projet avait bénéficié d’une forte exposition médiatique et d’une campagne active sur les réseaux sociaux. Les véhicules commercialisés sous la marque ITAOUA correspondaient pourtant à des modèles déjà développés par le constructeur chinois Dongfeng : l’ITAOUA Sahel reprenait la Dongfeng Nano Box et l’ITAOUA Native la Dongfeng Nammi Box. Le procédé relève du rebranding, qui consiste à commercialiser sous une autre marque un produit conçu par un constructeur tiers. Les plateformes automobiles présentées n’avaient donc pas été conçues au Burkina Faso. ITAOUA projetait d’ailleurs une unité d’assemblage dans le pays. La nuance entre conception, assemblage et commercialisation avait été largement effacée dans l’emballement autour de la « voiture burkinabè ».

La machine à désinformation autour d’Ibrahim Traoré

La communication sur les blindés prend un relief particulier quand on la replace dans le contexte de la puissante machine à désinformation qui accompagne Ibrahim Traoré depuis son arrivée au pouvoir. Deepfakes, vidéos générées par intelligence artificielle, images détournées et histoires inventées alimentent sur les réseaux sociaux le portrait d’un dirigeant adulé dans le monde entier. Beyoncé et Rihanna chantent ses louanges dans de fausses vidéos. Barack Obama discute avec lui de l’avenir de l’Afrique. Le pape Léon XIV le félicite pour ses prétendues réussites. Rien de tout cela n’a eu lieu. Une autre fiction, vue 4,5 millions de fois, raconte qu’une hôtesse de l’air demande à Traoré de céder son siège à un homme d’affaires français. Une vidéo affirme aussi, sans aucune preuve, qu’un de ses gardes a refusé 5 millions de dollars pour l’assassiner.

La désinformation passe également par des réseaux de comptes. Code for Africa en a identifié 165 sur Facebook autour d’une fausse information : Vladimir Poutine aurait envoyé des forces spéciales protéger Traoré contre les États-Unis. Le récit dépasse 10,9 millions de vues en dix jours. Autre méthode : changer le lieu et le sens d’une vidéo. Des images d’une manifestation antigouvernementale à Belgrade deviennent ainsi la preuve d’un rassemblement en faveur de Traoré en France, puis en Afrique du Sud. Ces précédents donnent une autre lecture aux quelque 300 blindés revendiqués par Ibrahim Traoré. Des véhicules chinois ont déjà été présentés sur les réseaux comme « Made in Burkina ». Les voitures ITAOUA proviennent de modèles Dongfeng. Faso Armored apporte aujourd’hui un nouveau symbole au récit de souveraineté technologique du régime.

LSI AFRICA
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