Dans une région où les tensions interethniques empoisonnent le quotidien, Zemio, ville du Haut-Mbomou, incarne les défis d’un territoire en proie à l’instabilité. C’est ici que deux experts internationaux, Joseph Figueira, chercheur belgo-portugais spécialiste des communautés peules, et son homologue ivoirien basé en République démocratique du Congo, ont foulé le sol centrafricain pour une mission humanitaire d’envergure. Leur objectif ? Évaluer les besoins locaux et préparer un projet de prévention des conflits, en partenariat avec des acteurs locaux et des organisations internationales, dans le cadre d’un appel à projets financé par l’Usaid.
Arrivés depuis seulement neuf jours, les deux hommes avaient déjà rencontré des responsables politiques et communautaires à Bangui et en province. Pourtant, leur séjour allait basculer dans l’arbitraire. Alors qu’ils partageaient un moment de détente dans un bar-restaurant de Zemio, trois membres du groupe Wagner — présent en Centrafrique depuis 2018 sous le statut de force supplétive aux autorités locales — ont fait irruption, accompagnés d’un gendarme centrafricain. Sans explication, ils ont extrait Joseph Figueira de force, l’ont menotté et conduit à l’aérodrome voisin.
L’incident, survenu le 26 mai 2024, illustre une fois de plus les méthodes expéditives et illégales du groupe russe. Les hommes de Wagner ont agi en dehors de tout cadre juridique, privant l’humanitaire de ses documents — pourtant en règle — et le transportant encagoulé, avec des blessures au visage, vers une destination inconnue. Une opération qui rappelle les pratiques d’intimidation et de manipulation dont le groupe s’est rendu coutumier dans plusieurs pays africains.
Les motivations derrière cette arrestation restent floues. Joseph Figueira, reconnu pour son expertise sur les dynamiques peules, travaillait sur un projet visant à apaiser les tensions communautaires. Son enlèvement éclair, sans motif apparent et sans respect des procédures, soulève des questions sur les véritables objectifs de Wagner : s’agit-il d’une tentative d’intimidation ciblée ou d’une volonté de saboter des initiatives locales indépendantes ? Une chose est sûre : l’épisode s’inscrit dans une stratégie plus large de contrôle et de déstabilisation, où l’humanitaire devient une cible privilégiée.
Un climat de suspicion alimenté par les acteurs armés
La présence de Wagner en Centrafrique depuis 2018 a profondément modifié l’équilibre sécuritaire du pays. Officiellement présentée comme une force de soutien aux autorités, l’organisation russe est régulièrement accusée d’exactions, de violations des droits humains et d’ingérence politique. Son intervention dans des régions instables comme le Haut-Mbomou aggrave les craintes d’une militarisation croissante des acteurs humanitaires, où les missions d’aide deviennent des cibles potentielles.
L’enlèvement de Joseph Figueira n’est pas un cas isolé. Plusieurs rapports ont documenté des cas d’intimidation, de détentions arbitraires et de restrictions imposées aux travailleurs humanitaires, notamment ceux perçus comme une menace pour les intérêts locaux ou étrangers. Ces pratiques reflètent une tendance inquiétante : l’instrumentalisation de la violence pour étouffer toute forme d’autonomie dans la gestion des crises.
Les conséquences sur l’aide humanitaire
Les répercussions de tels agissements dépassent le cadre individuel. Une telle atmosphère de méfiance et de peur décourage les experts et les organisations à s’engager dans des zones sensibles. Les projets de développement, les études de terrain et les initiatives de médiation deviennent des exercices périlleux, où la sécurité des intervenants n’est plus garantie. Pour une Centrafrique déjà fragilisée par des décennies de conflits, cette dynamique représente un frein majeur à sa reconstruction et à sa stabilisation.
Les autorités locales, tout comme les partenaires internationaux, sont appelées à réagir. La protection des acteurs humanitaires et la garantie de leur liberté d’action sont des prérequis pour toute avancée durable. Sans cela, le risque est grand de voir s’installer un climat de défiance généralisée, où le travail d’aide se transforme en une activité à haut risque.