Le Mali face à une offensive sans précédent
Les attaques coordonnées menées le 25 avril 2026 par le JNIM et le FLA ont marqué un tournant dans le conflit malien. En ciblant simultanément Bamako, Kati, Kidal, Gao et Sévaré, ces groupes ont révélé les faiblesses structurelles d’un modèle sécuritaire reposant sur des partenariats extérieurs. La reprise de Kidal, autrefois présentée comme une victoire stratégique des Forces armées maliennes (FAMA) et des groupes russes, fragilise désormais l’autorité de la junte et ébranle le discours officiel sur la souveraineté retrouvée grâce à Moscou.

Une guerre d’usure aux multiples fronts
Depuis 2020, le JNIM, initialement cantonné aux zones rurales du nord, a étendu son influence vers l’ouest et le sud du pays, autrefois épargnés. Son objectif ? Affaiblir la légitimité de la junte en perturbant les axes logistiques et en ciblant les convois de carburant approvisionnant Bamako. Avec une capacité estimée entre 5 000 et 6 000 combattants, le groupe mise sur une stratégie de pression psychologique plutôt que sur une conquête directe de la capitale. Bien que les FAMA, soutenues par des drones turcs, aient renforcé leurs moyens, elles peinent à couvrir l’ensemble du territoire.
Les FAMA subissent des revers répétés, comme en juillet 2024, où une coalition JNIM-CSD-DPA a infligé une défaite significative à l’armée malienne, appuyée par le groupe russe Africa Corps. Depuis, les attaques se multiplient, de Tombouctou à Kayes, en passant par Bamako. Le JNIM exploite les zones rurales sous-administrées pour y imposer une structure administrative parallèle, alternative à l’État, fondée sur la charia et la régulation économique. Cette stratégie renforce son image auprès des populations locales, tandis que la junte voit sa crédibilité s’effriter.
Kidal, symbole d’un échec stratégique
La reprise de Kidal par le JNIM et le FLA le 25 avril constitue un coup dur pour la junte. Ville reconquise en 2023 par les FAMA et les forces russes, elle incarnait alors une victoire symbolique. Son retour sous contrôle des groupes armés remet en cause le narratif sécuritaire de Bamako, qui promettait une souveraineté renforcée grâce à l’appui de Wagner, puis de Africa Corps. Le retrait des éléments russes de Kidal et Gao illustre les limites de leur modèle face aux groupes djihadistes.
Cette dynamique rappelle les tensions de 2012 entre rebelles touaregs et djihadistes, divisés par des divergences idéologiques. Le JNIM prône l’instauration de la charia, tandis que le FLA défend un projet autonomiste pour l’Azawad. Pourtant, face à la junte et à ses partenaires, une alliance tactique s’est dessinée dès mars 2025, confirmant la flexibilité des groupes armés. Reste à savoir si cette coalition, fondée sur un ennemi commun, résistera à l’épreuve du temps, notamment après la prise de Kidal.
Un accord de trêve, censé être signé fin mars 2026 et prévoyant la libération de « djihadistes » en échange de la levée du blocus de carburant vers Bamako, a finalement été démenti par le gouvernement. Qu’il ait existé ou non, il n’a pas suffi à inverser la tendance. Le 28 avril, le JNIM a annoncé un siège total de Bamako, exigeant le départ des Russes. Son porte-parole, Mohamed Ramadane, a même promis la « libération » de Gao, Tombouctou et Ménaka, confirmant une volonté maximaliste de renverser le régime.
L’influence russe et turque sous pression
Moscou tente de sauver sa crédibilité
La Africa Corps, qui avait pour mission de protéger la junte et de sécuriser les zones stratégiques, a échoué à maintenir le contrôle sur Kidal. Pourtant, le Kremlin a réaffirmé son soutien à Assimi Goïta, réaffirmant que le retrait n’était pas à l’ordre du jour. Vladimir Poutine pourrait envoyer des renforts militaires si nécessaire, malgré l’absence de supériorité aérienne comparable à celle de la France lors de l’opération Barkhane.
Sur les réseaux sociaux, Africa Corps a multiplié les publications montrant des combats pour tenter de reprendre la maîtrise du récit. Pour Moscou, le Mali représente une vitrine de son modèle sécuritaire en Afrique. Un retrait serait perçu comme un aveu d’échec, tandis qu’un renforcement pourrait s’avérer coûteux. La junte, affaiblie, reste donc un partenaire utile, même si son pouvoir s’érode.
Ankara joue un rôle croissant
La Turquie, via la société SADAT, est présente au Mali depuis 2024. Elle intervient dans deux domaines clés : la protection du régime et la formation des forces spéciales. Les drones turcs ont notamment contribué à sécuriser Assimi Goïta lors des attaques du 25 avril. Avec la dégradation de la situation, Ankara pourrait voir son engagement s’intensifier.
Le porte-parole du FLA, Mohamed Ramadane, a d’ailleurs appelé la Turquie à réévaluer son soutien à la junte, soulignant que son engagement actuel pourrait aggraver l’instabilité. Cette pression diplomatique illustre les tensions entre acteurs extérieurs au Mali, chacun cherchant à influencer l’issue du conflit.
Le Sahel à l’épreuve de la contagion
L’Alliance des États du Sahel face à ses limites
L’Alliance des États du Sahel (AES), créée en 2023, a adopté une position discrète après les attaques. Bien que sa charte prévoie une clause d’assistance mutuelle en cas de menace contre la souveraineté d’un membre, ni le Niger ni le Burkina Faso n’ont intervenu militairement. Pourtant, les chefs d’état-major avaient annoncé en avril 2026 leur intention de porter la force unifiée de l’AES à 15 000 soldats, contre 5 000 initialement. Face à la même menace djihadiste, les deux pays ont choisi de ne pas disperser leurs ressources.
Cette prudence s’explique par la priorité donnée à la sécurité intérieure. Pourtant, la contagion régionale reste une menace réelle, notamment pour les États côtiers du golfe de Guinée. Une dégradation au Burkina Faso, déjà fragilisé, pourrait accélérer la propagation des groupes armés vers le Bénin, le Togo ou même le Sénégal.
L’Algérie et le Maroc se repositionnent
La situation actuelle offre à l’Algérie une opportunité de reprendre l’initiative au Sahel. Le pays a renforcé ses liens avec le Niger et le Burkina Faso, notamment via un projet de gazoduc transsaharien et un programme d’investissement de 50 milliards de francs CFA. Alger considère le Sahel comme une extension naturelle de sa sphère d’influence et pourrait jouer un rôle de médiateur entre le FLA et Bamako, grâce à son historique de négociations avec les rebelles touaregs.
Le Maroc, de son côté, avance avec son Initiative Atlantique, lancée en 2023, qui vise à offrir aux pays enclavés du Sahel un accès à l’océan via la Mauritanie. Cette stratégie s’inscrit dans une logique de contournement des frontières et de renforcement de l’influence régionale.
Enfin, les États-Unis tentent de renouer avec Bamako. En février 2026, un responsable du Département d’État s’est rendu au Mali pour réaffirmer le respect de la souveraineté malienne. Cette approche s’inscrit dans une stratégie plus large visant à contrer l’influence russe au Sahel. Les attaques du 25 avril compliquent ces efforts, fragilisant un interlocuteur déjà instable.
Un avenir incertain pour le Mali et la région
Le JNIM et le FLA : une alliance durable ?
Le JNIM, avec sa capacité de projection régionale, représente une menace bien plus large que le FLA, dont l’agenda est territorial et identitaire. Si le FLA ne cherche pas à étendre ses opérations au-delà du nord du Mali, le JNIM opère déjà au Burkina Faso, au Niger, et étend sa pression vers le golfe de Guinée.
Une affaiblissement durable de la junte ou un effondrement du régime offrirait au JNIM un sanctuaire élargi pour intensifier ses actions. Le Burkina Faso et le Niger, déjà fragilisés, seraient les premiers exposés. La question de la durabilité de l’alliance entre les deux groupes se pose : leur collaboration repose sur un ennemi commun, mais leurs objectifs divergent à long terme. Le contrôle de Kidal sera un premier test déterminant.
Risques internes et scénarios futurs
Un coup d’État interne n’est pas à exclure. La junte a accentué sa répression, ce qui pourrait accélérer son propre affaiblissement. Certains opposants pourraient y voir une solution pour renverser le régime, une situation qui offrirait au JNIM une fenêtre d’opportunité supplémentaire pour consolider ses gains.
En définitive, ces attaques révèlent les fragilités d’un système sécuritaire régional dépendant de partenaires extérieurs aux résultats mitigés. Elles illustrent aussi l’érosion de la légitimité de l’État malien, incapable de protéger ses populations. Dans ce contexte, la contagion régionale et les jeux d’influence des puissances étrangères dessinent un avenir incertain pour le Sahel.