L’axe routier Dakar-Bamako, colonne vertébrale des échanges commerciaux entre le Sénégal et le Mali, subit une crise sécuritaire sans précédent. Face à la recrudescence des attaques attribuées au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (Jnim), affilié à Al-Qaïda, l’Union des routiers du Sénégal (URS) a ordonné à ses membres de suspendre temporairement leurs convois en direction du territoire malien. Depuis la fin du mois d’avril, les jihadistes ciblent désormais systématiquement les camions transportant des marchandises, transformant cet axe vital en zone à haut risque.
Un trafic commercial essentiel paralysé
Le corridor Dakar-Bamako représente bien plus qu’une simple route : c’est le pouls économique qui alimente l’économie malienne, enclavée depuis des années. Carburants, produits alimentaires, matériaux de construction et équipements transitent quotidiennement via cette voie, désormais entièrement dépendante du port de Dakar. La fermeture des frontières avec la Côte d’Ivoire, liée à des tensions diplomatiques, avait déjà poussé les flux logistiques vers le Sénégal, renforçant son rôle de plaque tournante régionale. Aujourd’hui, la suspension des convois sénégalais menace de paralyser l’approvisionnement de Bamako en biens essentiels.
Avec des marchés déjà fragilisés par l’inflation et les pénuries, cette interruption forcée pourrait déclencher une hausse brutale des prix des denrées de première nécessité dans les prochaines semaines. Les acteurs économiques redoutent un effet domino sur les prix et la disponibilité des produits dans les grandes villes maliennes.
Le Jnim étend son emprise sur les routes logistiques
Depuis fin avril, le Jnim a radicalement intensifié ses attaques contre les convois civils sur les axes stratégiques reliant Bamako aux frontières du Sénégal et de la Mauritanie. Ces assauts, autrefois concentrés dans le centre du Mali, s’étendent désormais vers l’ouest, une région jusqu’ici moins touchée. Les jihadistes ciblent méthodiquement les camions-citernes, les remorques de marchandises et même les véhicules de transport de passagers, démontrant une capacité opérationnelle redoutable.
Deux objectifs sous-tendent cette stratégie : affaiblir économiquement les zones contrôlées par l’armée malienne en coupant les flux logistiques, et démontrer l’incapacité des autorités de transition à assurer la sécurité des infrastructures routières. Parallèlement, ces attaques permettent aux combattants de s’emparer de carburant et de biens manufacturés, essentiels pour maintenir leurs opérations dans les zones rurales reculées.
Les conséquences pour les transporteurs sénégalais sont lourdes. Plusieurs chauffeurs ont été tués, blessés ou pris en otage lors d’embuscades récentes. Les véhicules détruits représentent des pertes financières colossales pour des entreprises souvent familiales, rarement couvertes contre les risques liés aux attaques jihadistes.
Le Sénégal face à un dilemme économique et diplomatique
La décision de l’URS plonge le gouvernement sénégalais dans une situation complexe. Depuis son arrivée au pouvoir, le président Bassirou Diomaye Faye a privilégié une approche diplomatique apaisée avec les juntes sahéliennes, s’éloignant de la ligne dure adoptée par la CEDEAO sous l’ancien régime. Pourtant, l’escalade de l’insécurité sur le corridor Dakar-Bamako menace directement les intérêts économiques du Sénégal et la sécurité de ses ressortissants.
Le port de Dakar, qui a largement profité du report des flux maliens, risque de voir son activité se contracter si l’évacuation terrestre vers Bamako reste bloquée. Plusieurs opérateurs logistiques envisagent déjà des solutions alternatives, comme des routes plus longues et coûteuses via la Mauritanie, ou des transports ferroviaires, dont les capacités restent limitées. Cette situation fragilise l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement ouest-africaine.
Au-delà des frontières du Sénégal, cette crise interroge la solidité de l’architecture commerciale régionale. La capacité du Jnim à paralyser un axe de plus de 1 200 kilomètres révèle les failles de la sécurité dans le Sahel, aggravées par le retrait des partenaires occidentaux et la réorganisation de l’Alliance des États du Sahel. Une coordination renforcée entre Dakar et Bamako pour rouvrir le corridor semble aujourd’hui improbable, faute de volonté politique affichée par les autorités maliennes.