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Dette publique au Sénégal : les défis d’un équilibre budgétaire menacé

La tension entre temporalité politique et viabilité économique

Les décisions publiques s’inscrivent rarement dans une seule dimension temporelle. D’un côté, le calendrier électoral impose des choix à court terme, souvent impopulaires. De l’autre, l’efficacité d’une politique économique se mesure sur le long terme. Cette dualité, théorisée par James M. Buchanan et Gordon Tullock, trouve un écho frappant dans le cas de la dette publique au Sénégal. Entre refinancement immédiat et ajustements structurels, le gouvernement doit désormais trancher, sous la pression des chiffres et des exigences des partenaires financiers.

Un diagnostic alarmant : des chiffres qui parlent

Les dernières évaluations, menées entre septembre 2024 et juillet 2026, révèlent une situation préoccupante. Le cabinet Forvis Mazars, mandaté par les autorités, a établi un encours de dette publique de 23 666,8 milliards de francs CFA à fin 2024, soit 118,8 % du PIB. Plus inquiétant encore, le service de la dette – principal, intérêts et commissions – absorbe l’intégralité des recettes fiscales. En 2025, ce service s’élevait à 4 357,5 milliards de francs CFA, dont 1 088,1 milliards en intérêts et commissions. Pour 2026, les prévisions sont tout aussi sombres : un besoin de financement de 6 075,3 milliards de francs CFA, supérieur aux remboursements prévus.

Cette situation place le Sénégal dans une impasse : sans endettement supplémentaire, l’État ne peut honorer ses dépenses de fonctionnement et d’investissement. Le pays se trouve ainsi dans une logique de dette perpétuelle, où chaque remboursement engendre un nouveau cycle d’emprunts.

Le Plan de Redressement Économique et Social : un pari risqué

Pour tenter de briser ce cercle vicieux, le gouvernement a lancé le Plan de Redressement Économique et Social (PRES), visant à générer 3 173 milliards de francs CFA de recettes fiscales supplémentaires d’ici 2028. Parmi les leviers envisagés : l’optimisation des actifs fonciers de l’État, avec un objectif de 1 091 milliards de francs CFA collectés. Cependant, les premiers résultats sont décevants. Au premier trimestre 2026, seules 54,2 milliards de francs CFA ont été collectés, un chiffre bien en deçà des attentes.

Plusieurs facteurs expliquent cette difficulté à mobiliser davantage de recettes. Le taux de pression fiscale effectif au Sénégal s’élève à 18,9 % du PIB en 2025, contre un potentiel estimé à 25,3 % du PIB. Cette marge de progression, bien que réelle, prendra des années à être comblée. Entre-temps, le service de la dette continue de croître, représentant déjà 106,6 % des recettes fiscales en 2025. Pour 2026, il devrait atteindre 5 497,92 milliards de francs CFA, soit une hausse de 1 000 milliards par rapport à l’année précédente.

Le refinancement : une solution illusoire ?

Face à l’incapacité à générer suffisamment de recettes fiscales, le gouvernement mise sur le refinancement de la dette. En 2025, 4 004 milliards de francs CFA ont été mobilisés sur le marché régional de l’UEMOA, soit quatre fois plus qu’en 2024. Pourtant, cette stratégie présente des limites majeures. Les nouveaux emprunts sont contractés à des taux oscillant entre 7 et 8 %, contre un taux effectif moyen de la dette existante de 3,9 %. De plus, la maturité moyenne de la dette intérieure a été réduite, passant de 3,6 années à moins de 2 ans, augmentant ainsi le risque de liquidité.

Ces conditions désavantageuses transforment le refinancement en un leurre conjoncturel. Chaque nouveau cycle d’emprunt alourdit le coût global de la dette et aggrave sa dynamique. Pire encore, il évince les acteurs privés du marché financier domestique et réduit les marges de manœuvre pour l’investissement public.

Une dynamique de dette insoutenable

Trois indicateurs clés permettent d’analyser la trajectoire de la dette sénégalaise :

  • Le taux d’intérêt apparent : à 4,59 % en 2025, il dépasse le taux de croissance hors hydrocarbures (2,2 %). Cette différence creuse l’écart entre le coût de la dette et la capacité de remboursement de l’économie.
  • Le solde primaire : en 2025, il affichait un déficit de – 1,8 % du PIB, ce qui signifie que les recettes de l’État ne couvrent même pas les dépenses hors charges d’intérêt. Pour stabiliser la dette, un solde primaire stabilisant de + 2,7 % du PIB aurait été nécessaire.
  • Le ratio dette/PIB : malgré une légère amélioration en 2025 (passant de 118,8 % à 112 %), cette baisse est principalement attribuable à l’entrée en exploitation des hydrocarbures. Sans ce facteur, le ratio aurait atteint 124 %.

Ces chiffres dessinent un scénario de boule de neige : sans ajustement structurel, la dette continuera de croître mécaniquement, alourdissant la charge des générations futures.

Vers une renégociation inévitable ?

Le gouvernement a récemment créé une Direction Générale des Financements et de la Dette pour centraliser la gestion de l’endettement. Une avancée institutionnelle, mais insuffisante face à l’urgence. Les marges de manœuvre se réduisent :

  • Les recettes fiscales ne peuvent être augmentées à court terme sans risquer de freiner l’activité économique.
  • Le refinancement sur les marchés actuels est devenu trop onéreux.
  • Les partenaires multilatéraux exigent des garanties de viabilité avant d’accorder de nouveaux financements.

Dans ce contexte, une renégociation globale s’impose. Elle pourrait inclure :

  • Un allongement des échéances pour étaler la pression sur le budget.
  • Une réduction des taux d’intérêt, notamment pour les créanciers commerciaux.
  • Une décote partielle sur certains encours, si nécessaire.

Repousser ces mesures reviendrait à aggraver la crise, en pesant sur l’investissement public et en asphyxiant le secteur privé. Le pragmatisme économique doit primer sur les considérations politiques, sous peine de transformer une difficulté budgétaire en catastrophe économique.

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