Dialogue avec les djihadistes au Sahel : l’option qui s’impose face à l’échec militaire

Le Sahel à l’épreuve de la stratégie djihadiste

Les attaques simultanées menées fin avril contre Bamako, Kati, Gao, Sévaré et Kidal ont relancé un débat autrefois tabou dans les cercles sécuritaires du Mali : faut-il envisager des pourparlers avec les factions armées ? Le Jnim (Jamaat Nusrat al-Islam wal-Muslimin), affilié à Al-Qaïda, et les rebelles touaregs du Front de libération de l’Azawad (FLA) ont démontré une capacité opérationnelle inédite, combinant forces et stratégies pour défier les institutions maliennes.

Une offensive sans précédent

Pour la première fois, ces groupes ont coordonné leurs actions sur plusieurs fronts, ciblant non seulement les positions militaires, mais aussi les symboles du pouvoir, y compris aux portes de la capitale. Fondé en novembre 2024, le FLA revendique l’autonomie de l’Azawad, une région couvrant le nord du Mali. Cette alliance inattendue entre djihadistes et indépendantistes a révélé les faiblesses structurelles de l’État malien, incapable d’endiguer cette progression malgré le soutien de ses alliés russes via l’Africa Corps.

Un régime sous pression extrême

Les violences se sont intensifiées dans le centre du pays, où des villages comme Kouroude et Dougara ont subi des assauts meurtriers. Les bilans, encore provisoires, font état de 70 à 80 victimes en quelques jours. La perte de Kidal, reprise en 2023 et présentée comme un symbole de victoire, ainsi que la mort du ministre de la Défense Sadio Camara lors d’une embuscade à Kati, ont porté un coup dur à la junte d’Assimi Goïta.

Le Jnim change de tactique

Les observateurs notent une évolution stratégique du Jnim, qui ne se limite plus à des attaques ponctuelles. « Ce groupe cherche désormais à asphyxier économiquement Bamako en contrôlant les axes logistiques et en instaurant un blocus de fait, explique Alain Antil, directeur du Centre Afrique subsaharienne de l’Ifri. Les cibles choisies – comme Kati, bastion militaire – montrent une volonté de déstabilisation systémique. »

Cette pression s’accompagne d’une modification de leur discours. « Le Jnim ne conditionne plus ses négociations à l’application stricte de la charia, précise Abdel Nasser Ould Ethmane Elyessa, chercheur spécialiste du Sahel. Ils se disent ouverts au dialogue, misant sur une stratégie d’enlisement pour forcer les autorités à négocier. »

L’impasse militaire et ses conséquences

Malgré les déclarations martiales de l’Alliance des États du Sahel (AES), les résultats concrets restent décevants. Les exactions attribuées aux forces gouvernementales et à leurs alliés – responsables de près de 1 500 morts civils entre janvier 2024 et mars 2025, selon la GI-TOC – alimentent un terreau fertile pour le recrutement djihadiste. « Les populations, prises entre deux feux, perdent confiance dans leur propre État », souligne un analyste.

« Les États doivent se résoudre à un compromis des braves. L’intégration des djihadistes dans le jeu politique pourrait révéler leurs limites, mais certaines lignes rouges – comme l’égalité hommes-femmes et la laïcité de l’État – doivent rester intangibles. »

Abdel Nasser Ould Ethmane Elyessa, chercheur spécialiste du Sahel

Vers une redéfinition de la stratégie sécuritaire ?

Face à l’échec de l’approche purement militaire, de plus en plus d’experts prônent une approche hybride. « L’option militaire seule est une impasse. Elle doit s’accompagner de négociations politiques pour aborder des revendications concrètes : justice, accès aux ressources, lutte contre la corruption », insiste Alain Antil.

La question n’est plus de savoir si des discussions doivent s’engager, mais quand Bamako acceptera d’en faire une priorité. Dans un contexte où les offensives djihadistes s’étendent au-delà des frontières maliennes, la fenêtre de tir pour une solution négociée pourrait se refermer rapidement.

Dialogue avec les djihadistes au Sahel : l’option qui s’impose face à l’échec militaire
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