Les relations entre l’Algérie et le Maroc, depuis leur accession à l’indépendance au milieu du XXe siècle, oscillent entre coopération prudente et tensions ouvertes. Leur rivalité, marquée par des conflits frontaliers, des ruptures diplomatiques et une compétition géopolitique persistante, soulève une question cruciale : l’opposition systématique au Maroc est-elle devenue la pierre angulaire de la politique étrangère algérienne ?
Si cette hypothèse peut paraître excessive, elle n’en reste pas moins révélatrice des dynamiques profondes qui structurent la stratégie régionale de l’Algérie. Cet antagonisme, loin d’être un simple différend bilatéral, s’est progressivement transformé en un principe organisateur de sa diplomatie, de sa défense et même de sa légitimité intérieure. Mais cette approche, bien que coûteuse, ne résume pas à elle seule l’ensemble des priorités nationales algériennes.
Les racines historiques d’un conflit enraciné
L’inimitié algéro-marocaine plonge ses origines dans les héritages coloniaux. Les frontières tracées par la France en Algérie, notamment dans les régions sahariennes, empiétaient sur des territoires revendiqués par le Maroc. À l’indépendance du Maroc en 1956, puis de l’Algérie en 1962, les attentes de Rabat — une reconnaissance des territoires perdus — se heurtèrent à la doctrine algérienne de l’intangibilité des frontières coloniales, consacrées par l’Organisation de l’unité africaine en 1964.
Cette divergence aboutit à la guerre des Sables en 1963, un conflit bref mais fondateur, qui laissa une méfiance durable des deux côtés. Pour l’Algérie, le Maroc était perçu comme un voisin expansionniste, tandis que Rabat voyait Alger comme un allié de l’Union soviétique, prêt à recourir à la force. Ces perceptions, bien que biaisées, ont survécu à travers les générations et continuent de façonner les relations bilatérales.
Le Sahara occidental : le ciment d’une rivalité durable
Si la guerre des Sables a forgé le cadre psychologique de la rivalité, le conflit du Sahara occidental en a fait une institution régionale. Depuis le retrait espagnol en 1975, le Maroc a annexé et administre la majeure partie du territoire, tandis que l’Algérie soutient le Front Polisario et défend l’autodétermination de la République arabe sahraouie démocratique (RASD).
Les deux pays défendent des récits incompatibles : Alger invoque le principe de l’autodétermination onusien, alors que Rabat présente sa souveraineté sur le Sahara comme une question d’intégrité territoriale nationale. Cette opposition radicale a transformé un différend territorial en une constante géopolitique, influençant la diplomatie, la sécurité et même l’économie des deux États.
Depuis 2020, la reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine sur le Sahara, suivie par celle d’autres pays européens et africains, a encore durci la position algérienne. Alger interprète cette évolution comme un encerclement stratégique, renforçant sa méfiance envers Rabat et ses alliés.
Une rivalité qui dépasse le cadre bilatéral
Les tensions algéro-marocaines ne se limitent pas aux questions territoriales. Elles s’étendent à plusieurs domaines clés :
- Diplomatie africaine : L’Algérie a joué un rôle central dans l’admission de la RASD à l’Union africaine en 1984, poussant le Maroc à quitter l’organisation pendant 33 ans. Depuis le retour du Maroc en 2017, Alger a intensifié ses efforts pour contrer son influence sur le continent.
- Normalisation avec Israël : La décision marocaine de normaliser ses relations avec Israël en 2020, en échange de la reconnaissance américaine du Sahara, a été perçue par Alger comme une menace sécuritaire. Les autorités algériennes ont évoqué un « axe anti-algérien » liant Rabat, Washington et Tel-Aviv, bien que cette interprétation soit probablement exagérée.
- Coopération militaire et énergétique : En 2021, l’Algérie a rompu ses relations diplomatiques avec le Maroc, fermé son espace aérien aux appareils marocains et suspendu le Gazoduc Maghreb-Europe, qui acheminait le gaz algérien vers l’Europe via le territoire marocain. Ces mesures illustrent l’institutionnalisation de l’hostilité bilatérale.
- Modèles de développement concurrents : Le Maroc mise sur une diplomatie économique tournée vers l’Afrique subsaharienne et l’Atlantique, avec des projets comme le gazoduc Nigeria-Maroc. L’Algérie, elle, privilégie une approche souverainiste et anti-interventionniste, avec un engagement accru au Sahel.
L’instrumentalisation de la rivalité pour la légitimité intérieure
En Algérie, la rhétorique anti-marocaine a souvent servi à détourner l’attention des crises internes. Pendant la guerre civile des années 1990, puis lors du mouvement de protestation du Hirak en 2019, les autorités ont invoqué la menace extérieure pour consolider leur pouvoir et justifier leur gestion autoritaire du pays. Cette stratégie, bien que ponctuelle, montre comment une rivalité extérieure peut être intégrée à la politique intérieure.
Cependant, cette approche a un coût. L’économie algérienne, dépendante des hydrocarbures, souffre de cette confrontation. La fermeture prolongée de la frontière terrestre depuis 1994 et la suspension du Gazoduc Maghreb-Europe ont privé les deux pays de bénéfices économiques mutuels. Le commerce intramaghrébin reste l’un des plus faibles au monde, et les projets d’intégration régionale, comme l’Union du Maghreb arabe, sont au point mort depuis des décennies.
Un avenir possible : coopération ou rivalité persistante ?
La trajectoire future des relations algéro-marocaines dépendra de plusieurs facteurs :
- La transition politique en Algérie : La stabilité de l’après-Hirak et l’équilibre des forces au sein de l’establishment sécuritaire détermineront si Alger peut adopter une politique plus pragmatique.
- Les évolutions régionales : Les alignements géopolitiques, notamment avec les États-Unis, la Russie et la Chine, influenceront la capacité des deux pays à dépasser leur rivalité.
- La recherche de mesures de confiance : Des initiatives sectorielles, comme des dialogues techniques sur la sécurité sahélienne ou des échanges économiques limités, pourraient, en principe, réduire les tensions sans exiger de concessions sur le Sahara.
Conclusion : une rivalité qui s’auto-entretient
La rivalité algéro-marocaine n’est pas un simple conflit bilatéral. Elle s’est transformée en une logique organisatrice qui influence la diplomatie, la défense, l’économie et même la politique intérieure des deux pays. Si elle n’épuise pas toutes les priorités nationales algériennes, elle reste un fil conducteur de sa stratégie régionale.
Les coûts de cette confrontation sont considérables : une intégration économique maghrébine inexistante, des infrastructures énergétiques parallèles et des dépenses militaires élevées, qui pourraient être mieux utilisées pour répondre aux défis internes. Pourtant, tant que le différend du Sahara occidental ne sera pas résolu — et il semble de plus en plus improbable à court terme — cette rivalité continuera de structurer l’avenir du Maghreb.
La question n’est donc pas de savoir qui porte la plus grande responsabilité de cette impasse, mais de reconnaître que cette logique d’affrontement, bien que profondément ancrée dans l’histoire, n’est pas une fatalité. Une approche plus pragmatique, même progressive, pourrait permettre aux deux pays de tirer parti de leur complémentarité plutôt que de leurs divergences.