À l’approche de l’échéance de l’accord de partenariat de pêche durable entre le Gabon et l’Union européenne, Libreville a pris une décision stratégique marquante. Les autorités gabonaises ont choisi de ne pas reconduire ce dispositif, jugé « profondément déséquilibré » en faveur de l’UE. Cette rupture s’inscrit dans une ambition plus large : reprendre le contrôle de la valeur ajoutée générée par les richesses nationales et s’aligner sur la dynamique continentale de souveraineté économique et de transparence dans l’exploitation des ressources naturelles.
Cette annonce intervient alors que les débats sur la gouvernance des ressources marines s’intensifient partout en Afrique. Lors de récentes rencontres continentales à Mombasa, consacrées à l’économie bleue et à la gestion durable des océans, plusieurs États africains ont réclamé davantage de transparence, de traçabilité et de retombées locales dans les accords conclus avec les grandes puissances de pêche. Le Gabon semble aujourd’hui concrétiser cette orientation.
La fin d’un modèle contesté
Depuis des années, les accords de pêche entre pays africains et Union européenne nourrissent de vives controverses. Officiellement destinés à promouvoir une exploitation durable, ils sont régulièrement critiqués pour favoriser les intérêts des flottes étrangères au détriment des économies locales. C’est précisément ce constat qui motive la position gabonaise. Libreville estime que la contrepartie financière proposée par Bruxelles – environ 2,6 millions d’euros par an – ne reflète pas la valeur réelle des captures effectuées dans ses eaux, notamment les dizaines de milliers de tonnes de thon prélevées dans l’une des zones maritimes les plus riches du Golfe de Guinée.
Au-delà de l’aspect financier, le Gabon pointe un autre déséquilibre majeur : les coûts engagés pour surveiller et sécuriser sa Zone économique exclusive sont largement supérieurs aux compensations reçues. En d’autres termes, le pays finance en partie le contrôle d’une activité dont les principaux bénéfices sont captés à l’étranger. Le constat est encore plus criant sur le plan industriel : le poisson capturé dans les eaux gabonaises est généralement débarqué, transformé et commercialisé hors du territoire national, excluant ainsi le pays des chaînes de valeur générées par sa propre ressource.
La bataille de la valeur ajoutée
L’enjeu central de cette rupture réside dans la transformation locale. Depuis plusieurs années, les autorités gabonaises cherchent à sortir du modèle d’exportation brute qui caractérise encore plusieurs secteurs stratégiques. Après le bois, les minerais et les hydrocarbures, la pêche devient un nouveau terrain d’affirmation de cette doctrine économique. L’objectif affiché est de créer une véritable filière thonière nationale, capable de générer des emplois, d’attirer des investissements industriels et d’augmenter les recettes publiques.
Cette orientation rejoint les recommandations de nombreuses institutions africaines. Selon la Banque africaine de développement et plusieurs organismes spécialisés dans l’économie bleue, le continent perd chaque année des milliards de dollars faute de transformation locale de ses ressources marines. Avec plus de 800 kilomètres de côtes et l’une des zones maritimes les plus vastes de la région, le Gabon dispose d’atouts considérables pour développer une industrie halieutique compétitive.
Transparence, souveraineté et durabilité
La décision gabonaise ne repose pas uniquement sur des considérations économiques. Elle s’inscrit aussi dans une volonté de renforcer la transparence et la durabilité de l’exploitation des ressources marines. Les autorités évoquent notamment les risques de surexploitation liés à l’absence de mécanismes de contrôle suffisamment rigoureux, des inquiétudes partagées par les organisations environnementales concernant l’état des stocks de thon dans plusieurs zones de pêche africaines.
En refusant la reconduction automatique de l’accord qui prend fin le 28 juin 2026, Libreville entend imposer de nouvelles règles du jeu. Les futurs partenariats devront intégrer des exigences plus élevées en matière de préservation des écosystèmes, de traçabilité des captures et de création de valeur locale. Cette position marque une évolution significative du rapport de force entre les États africains détenteurs des ressources et leurs partenaires traditionnels.
Longtemps considérés comme de simples fournisseurs de matières premières, plusieurs pays du continent revendiquent désormais un rôle plus actif dans la définition des conditions d’exploitation de leurs richesses. La décision gabonaise pourrait faire jurisprudence bien au-delà de ses frontières, envoyant un message clair aux investisseurs et aux partenaires internationaux : l’accès aux ressources naturelles africaines ne peut plus être dissocié des impératifs de souveraineté, de transparence et de développement local.
Au moment où l’Afrique cherche à construire une économie plus autonome et mieux intégrée à ses intérêts stratégiques, le choix de Libreville apparaît comme l’illustration d’une tendance de fond : celle d’un continent qui ne veut plus seulement exporter ses ressources, mais maîtriser leur destin.