Une contribution économique essentielle mais méconnue
Chaque 31 juillet, l’Afrique célèbre ses femmes à travers une journée chargée d’histoire. En 2026, l’Union africaine a choisi de mettre en avant l’eau et l’assainissement comme priorités, un enjeu qui touche directement les femmes migrantes, qu’elles soient sénégalaises ou africaines venues d’ailleurs. Leur rôle dans la société sénégalaise est pourtant bien plus vaste qu’on ne l’imagine : elles assurent le fonctionnement quotidien des foyers, des marchés et des entreprises, bien souvent sans reconnaissance ni droits véritables.
Ces femmes, qu’elles aient migré à l’intérieur du pays ou qu’elles soient originaires d’autres nations africaines, forment le socle invisible d’une économie qui ne pourrait tenir sans elles. Pourtant, leur accès à l’eau potable, à des sanitaires dignes et à des conditions de travail décentes reste un combat quotidien. Leur invisibilité administrative et sociale aggrave encore leur précarité, les privant des droits les plus fondamentaux.
Des migrantes internes, premières concernées
Avant de franchir les frontières internationales, de nombreuses femmes quittent d’abord leur village pour les villes, et notamment Dakar. Leur première mission ? Trouver de l’eau. Une corvée qui pèse lourdement sur leur accès à l’éducation, à la santé et à des opportunités professionnelles. Chaque année, des milliers de jeunes femmes s’installent dans la capitale ou dans des villes secondaires, où elles s’insèrent dans des secteurs informels comme le travail domestique, la restauration de rue ou le petit commerce. Selon les dernières données, près de la moitié de la main-d’œuvre sénégalaise évolue dans l’informel, avec une majorité de femmes (51,3 % à l’échelle nationale, mais seulement 41,5 % à Dakar), souvent sans contrat ni protection sociale.
Ces migrantes internes, concentrées dans les emplois les plus précaires, sont les premières victimes des carences en matière d’infrastructures. L’absence d’eau courante ou de toilettes décentes dans les quartiers périphériques les expose quotidiennement à des risques sanitaires et sécuritaires, notamment la nuit. Leur travail, indispensable au fonctionnement des foyers urbains, reste pourtant invisible aux yeux des politiques publiques.
Le Sénégal, terre d’accueil et de tensions
Le pays accueille également des migrantes venues d’autres pays africains. Selon le dernier recensement, plus de 200 000 étrangers résident au Sénégal, dont près de 44 % de femmes. Une grande partie provient de la sous-région : Guinéens (40,3 %), Maliens (14,9 %), Bissau-Guinéens (4,4 %), Gambiens (3 %) et Mauritaniens (2,1 %). Dans certaines zones frontalières comme Kédougou, les étrangers sont même plus nombreux que les Sénégalais de retour.
Cette diversité est aujourd’hui menacée par une montée des discours xénophobes, ciblant notamment les Guinéens peuls, accusés de peser sur les services publics ou de menacer la stabilité démographique. Certains responsables politiques réclament même un durcissement des conditions de séjour ou la suppression du droit du sol pour les enfants nés au Sénégal de parents étrangers. Une rhétorique qui rappelle les violences xénophobes observées en Afrique du Sud, où des communautés sénégalaises ont déjà été prises pour cible.
Une vulnérabilité accrue pour les femmes étrangères
Les femmes migrantes africaines cumulent des fragilités spécifiques. Employées comme domestiques ou dans le petit commerce informel, elles dépendent souvent de leur employeur pour accéder à l’eau, aux sanitaires ou à un logement décent. Dans un climat de méfiance croissante, elles deviennent des cibles privilégiées de harcèlement, d’exploitation ou de violence, avec peu de moyens de se défendre. Leur statut précaire les empêche de dénoncer ces abus, par crainte de perdre leur emploi ou d’aggraver leur situation administrative.
La CEDEAO en question : un statut incertain
Depuis janvier 2025, la libre circulation et le droit de résidence pour les ressortissantes maliennes, burkinabè et nigériennes reposent sur des déclarations politiques plutôt que sur le Protocole de 1979 de la CEDEAO. Une situation qui fragilise encore davantage les travailleuses sans papiers, dont l’accès aux services essentiels (eau, santé, éducation des enfants) dépend désormais de la bonne volonté des autorités locales. Le contexte sécuritaire au Sahel, marqué par des attaques meurtrières au Mali, pourrait également entraîner une augmentation de la migration féminine vers le Sénégal.
Cette incertitude juridique appelle une vigilance accrue de la société civile et des syndicats, afin de garantir que ces femmes ne soient pas privées de leurs droits fondamentaux. Sans un statut clair et stable, comment pourraient-elles prétendre à une eau sûre ou à un assainissement digne, tant dans leur foyer que sur leur lieu de travail ?
Les frontières coloniales et la xénophobie
Pour comprendre cette montée des tensions, il faut revenir aux frontières tracées lors de la Conférence de Berlin en 1884-1885. Ces frontières artificielles, qui ignorent les réalités locales, ont nourri une politique de l’« autochtonie » dans les États postcoloniaux. Désigner qui est « du sol » et qui ne l’est pas devient un outil pour renforcer une identité nationale fragile, au détriment de ceux perçus comme des étrangers, parfois après des générations de présence.
Cette logique, qui rappelle les afrophobies d’Afrique du Sud, est aujourd’hui reprise au Sénégal. Une lecture antiraciste et décoloniale est nécessaire pour décrypter ce phénomène : une xénophobie intra-africaine qui reconduit, sous une forme moderne, la division coloniale des peuples. Les féministes africaines comme Oyèronké Oyèwùmí et Amina Mama ont montré comment les catégories de genre, redéfinies par la colonisation, ont ensuite été utilisées par les projets nationalistes pour contrôler l’appartenance à la nation. Les femmes migrantes, leur fécondité et leurs enfants nés au Sénégal deviennent alors des cibles privilégiées de cette politique de l’exclusion.
L’eau et l’assainissement, des droits bafoués
Le thème de l’année 2026, « Assurer la disponibilité durable de l’eau et des systèmes d’assainissement sûrs », n’est pas anodin. Pour les femmes en migration, qu’elles viennent de l’intérieur du pays ou d’ailleurs, l’accès à ces services est une question de survie et de dignité. Dans les quartiers périphériques de Dakar, où s’installent majoritairement les migrantes, les réseaux d’eau courante et d’assainissement restent partiels. Les femmes et les filles doivent alors parcourir de longues distances pour trouver de l’eau, ou se résoudre à utiliser des toilettes insalubres, exposées aux agressions.
Sur leur lieu de travail, notamment dans le secteur domestique, leur accès à l’eau et aux sanitaires dépend entièrement de la volonté de leur employeur. Sans droit du travail pour les protéger, elles subissent des conditions indignes, tandis que leur contribution à l’économie sénégalaise est systématiquement ignorée.
Une hospitalité à réinventer
La Journée internationale de la femme africaine et le thème de l’année 2026 devraient marquer un tournant : reconnaître enfin l’apport indispensable des femmes migrantes, qu’elles soient sénégalaises ou africaines. Sans elles, des pans entiers de l’économie sénégalaise s’effondreraient. Pourtant, sans un accès garanti à l’eau et à l’assainissement, les objectifs de l’Agenda 2063 resteront inatteignables pour celles qui en ont le plus besoin.
Une véritable hospitalité ne peut se contenter de mots. Elle doit se traduire par des politiques publiques inclusives, qui protègent les droits des migrantes et garantissent leur accès aux services essentiels. Sinon, l’eau et l’assainissement resteront des privilèges pour quelques-uns, tandis que des milliers de femmes continueront à porter le pays sur leurs épaules, sans jamais être comptées.