L’élection de Bassirou Diomaye Diakhar Faye le 24 mars 2024 a marqué un tournant historique pour le Sénégal. Avec plus de 54 % des voix, cette victoire a été perçue comme le triomphe d’un engagement civique renouvelé après une période de fortes tensions politiques. Cependant, deux ans plus tard, l’institutionnalisation de ce « pouvoir citoyen » semble encore inaboutie. Si des dialogues nationaux ont été lancés sur la justice et le système politique, des blocages persistent, notamment l’absence de saisine directe de la Cour constitutionnelle par les citoyens, une promesse pourtant phare de la coalition au pouvoir.
La citoyenneté : une construction historique complexe
Pour comprendre les enjeux actuels au Sénégal, il faut remonter aux racines de la citoyenneté. En Occident, elle naît en Grèce avec la polis, où le citoyen est celui qui participe activement au pouvoir. Rome transforme ensuite ce concept en un statut juridique protecteur, tandis que la Révolution française l’érige en pilier de la souveraineté nationale. Au XXe siècle, T.H. Marshall y ajoute une dimension sociale indispensable.
Plus récemment, le philosophe Pierre Rosanvallon a théorisé la « contre-démocratie », soulignant que le citoyen moderne n’est plus seulement un électeur, mais aussi un surveillant et un juge de l’action publique. Parallèlement, Cynthia Fleury insiste sur l’importance de l’individuation : une démocratie ne peut fonctionner que si les individus sont capables de jugement propre et de courage face au ressentiment ambiant.
L’héritage africain : une démocratie de la parole et des vertus
Réduire la citoyenneté au modèle occidental serait une erreur. Les sociétés africaines précoloniales possédaient des structures délibératives sophistiquées. Au Sénégal, la penc (assemblée villageoise) et l’arbre à palabre incarnaient une forme de démocratie directe centrée sur le consensus. Cette tradition repose sur une éthique wolof rigoureuse :
- Le jom : le sens de l’honneur et la dignité.
- Le kersa : la retenue et la pudeur dans l’espace public.
- Le ngor : l’intégrité et le respect de la parole donnée.
- Le masla : l’art de la médiation et de la conciliation.
Des penseurs comme Souleymane Bachir Diagne, Achille Mbembe ou Felwine Sarr invitent aujourd’hui à puiser dans ces ressources endogènes pour bâtir une politique de « l’en-commun » qui dépasse le simple cadre colonial.
Crises et pistes de refondation pour le Sénégal
Le diagnostic actuel révèle une tension entre une volonté de rupture et des structures institutionnelles rigides. Le ressentiment social, alimenté par le chômage des jeunes et la méfiance envers les élites, menace la stabilité. Pour consolider le pouvoir citoyen, sept axes de réformes se dessinent :
1. La saisine constitutionnelle directe
Il est impératif de permettre à chaque citoyen de saisir la Cour constitutionnelle en cas de violation de ses droits fondamentaux, rompant ainsi le monopole des autorités politiques sur le contrôle de constitutionnalité.
2. Institutionnaliser les espaces délibératifs traditionnels
Intégrer les conseils de quartier et les assemblées villageoises dans le processus de décision des communes permettrait de revitaliser la démocratie locale, souvent trop administrative et déconnectée des réalités.
3. Une éducation civique fondée sur les vertus
L’enseignement doit réintégrer les valeurs de ngor et de jom pour former des citoyens responsables, alliant philosophie universelle et sagesse sahélienne.
4. Renforcer l’indépendance des organes de contrôle
Des institutions comme l’OFNAC ou la Cour des comptes doivent bénéficier d’une autonomie réelle et d’une protection accrue pour les lanceurs d’alerte.
5. Encadrer les dialogues nationaux
La mise en place d’une charte de procédure garantirait que les recommandations issues des concertations nationales soient effectivement traduites en lois, évitant ainsi l’écueil de la communication politique sans lendemain.
6. Une politique du soin et de la reconnaissance
Inspirée par Cynthia Fleury, cette approche vise à soigner les blessures sociales et mémorielles pour transformer le ressentiment en énergie constructive.
7. Budgets participatifs et audits citoyens
Généraliser l’implication des populations dans la gestion des finances locales transformerait l’administré en véritable co-gestionnaire de sa cité.
En conclusion, le pouvoir citoyen au Sénégal ne se décrète pas ; il se cultive. Il exige une synthèse audacieuse entre la rigueur des institutions modernes et la profondeur éthique des traditions ancestrales. C’est à ce prix que la démocratie sénégalaise pourra répondre aux défis du XXIe siècle.