Une majorité parlementaire peut-elle faire tomber un budget ?
Depuis que Bassirou Diomaye Faye a quitté la Primature pour la présidence de la République, la relation avec son ancien Premier ministre, Ousmane Sonko, s’est transformée en duel institutionnel. Le dépôt de la loi de finances rectificative 2026 à l’Assemblée nationale, le 18 septembre 2026, cristallise toutes les tensions. Le chef de l’État se dit serein : il est convaincu que la majorité Pastef validera le texte. Pourtant, une question taraude les observateurs : Ousmane Sonko, désormais président de l’Assemblée nationale, peut-il réellement bloquer le budget de Bassirou Diomaye Faye ?
Le rapport de force politique
Pour comprendre l’enjeu, il faut remonter au 22 mai 2026. Un décret présidentiel a mis fin aux fonctions d’Ousmane Sonko à la tête du gouvernement. Ahmadou Al Aminou Lô a été nommé Premier ministre trois jours plus tard, tandis que le leader de Pastef a pris les rênes de l’Assemblée nationale, succédant à El Malick Ndiaye. Depuis, les deux hommes s’affrontent à distance. La LFR 2026 est leur premier véritable champ de bataille.
Le texte arrive dans un contexte explosif. Après avoir conclu un accord avec le Fonds monétaire international, le gouvernement a préparé son projet de loi de finances rectificative. Ousmane Sonko a exigé des clarifications sur le contenu de cet accord et sur la gestion de la dette. La polémique sur la transmission du dossier a enflé pendant des semaines, jusqu’à ce que l’Assemblée confirme avoir reçu le document, accompagné de la lettre de transmission présidentielle et du décret de présentation.
Les leviers constitutionnels à la disposition de l’Assemblée
La Constitution sénégalaise offre plusieurs outils aux parlementaires pour influencer, voire bloquer, un projet de loi de finances. Le plus direct est le vote. Avec 130 sièges sur 165, Pastef peut rejeter le texte en séance plénière sans l’appui d’un seul allié. Mais cette option a un coût politique élevé : en cas de refus frontal, la responsabilité d’un éventuel blocage budgétaire retomberait sur le parti de Sonko, en pleine négociation avec le FMI.
Le président ne peut pas non plus compter sur des défections. L’article 60 de la Constitution prévoit que tout député qui quitte son parti en cours de mandat perd automatiquement son siège. Ce verrou protège la cohésion du groupe Pastef et limite les marges de manœuvre de la coalition Diomaye Président.
La voie médiane des amendements
Entre l’adoption pure et simple et le rejet, il existe une troisième voie. L’article 82 encadre strictement le droit d’amendement budgétaire : seuls sont recevables les amendements visant à supprimer ou réduire une dépense, ou à créer ou augmenter une recette. Concrètement, la majorité ne peut pas gonfler les crédits, mais elle peut tailler dans les dépenses prévues par le gouvernement. De quoi réécrire en profondeur les arbitrages de l’exécutif, notamment ceux liés aux engagements pris avec le FMI, sans provoquer un rejet pur et simple.
Le gouvernement dispose toutefois d’une parade : le même article 82 lui permet de demander un vote unique sur tout ou partie du texte, en ne retenant que les amendements qu’il a proposés ou acceptés. Cette procédure contraint les députés à se prononcer en bloc, les ramenant au dilemme initial : adopter le texte tel quel ou en assumer le rejet.
La stratégie du temps : une arme à double tranchant
La présidence de l’Assemblée confère à Ousmane Sonko une influence réelle sur le calendrier législatif. Mais l’article 84 limite fortement la possibilité d’enterrer un texte : l’inscription prioritaire d’un projet de loi à l’ordre du jour est de droit dès que le Président de la République ou le Premier ministre la réclame.
Qui plus est, le temps joue contre une stratégie d’obstruction. L’article 68 fixe à soixante jours le délai maximal dont dispose l’Assemblée pour voter les projets de lois de finances. Passé ce délai, le texte est mis en vigueur par décret, en tenant compte des amendements votés par les députés et acceptés par le Président. Le dépôt ayant eu lieu le 18 septembre, l’échéance tombe autour du 17 novembre 2026. Laisser traîner l’examen reviendrait donc à offrir à Diomaye Faye la possibilité de promulguer son budget sans l’aval du Parlement.
Une zone grise constitutionnelle
La Constitution prévoit explicitement le cas d’un texte non voté dans les délais, mais reste muette sur l’hypothèse d’un rejet formel en séance. La question de savoir si le recours au décret reste ouvert après un vote négatif explicite pourrait être portée devant le Conseil constitutionnel, que l’article 74 permet de saisir à la demande d’un dixième des députés.
L’exécutif dispose d’un autre outil, déjà utilisé en décembre 2024 pour faire adopter le budget 2025, à l’époque où Ousmane Sonko dirigeait lui-même le gouvernement. L’article 86 autorise le Premier ministre, après délibération du Conseil des ministres, à engager la responsabilité du gouvernement sur le vote d’un projet de loi de finances. Le texte est alors considéré comme adopté, sauf si une motion de censure, déposée dans les vingt-quatre heures, est votée à la majorité absolue des membres de l’Assemblée.
C’est là que la majorité Pastef retrouve toute sa puissance. Une motion de censure ne nécessite que la signature d’un dixième des députés pour être recevable, et 83 voix pour être adoptée. Pastef dispose largement de ce seuil. Si le gouvernement d’Ahmadou Al Aminou Lô choisissait cette voie, les députés de Sonko pourraient non seulement faire échouer le budget, mais aussi renverser le gouvernement. Une arme redoutable, mais lourde de conséquences : elle ouvrirait une crise gouvernementale à quelques semaines de la date à partir de laquelle le chef de l’État recouvre son pouvoir de dissolution.
Le 2 décembre 2026 : l’échéance qui change tout
L’article 87 autorise le Président de la République à dissoudre l’Assemblée nationale après avis du Premier ministre et du président de l’Assemblée, mais interdit toute dissolution durant les deux premières années de la législature. Installée le 2 décembre 2024, l’actuelle Assemblée est protégée jusqu’au 2 décembre 2026. Interrogé sur une éventuelle dissolution, Bassirou Diomaye Faye a lui-même rappelé que cette date n’était pas encore atteinte.
Le calendrier dessine ainsi une séquence serrée. Le délai de soixante jours pour voter la LFR expire à la mi-novembre, quelques jours avant que le chef de l’État ne puisse renvoyer les députés devant les électeurs. Un blocage budgétaire prolongé offrirait à Diomaye Faye un argument de poids pour justifier une dissolution, tandis qu’une adoption sans heurts le priverait de ce levier politique.
En définitive, Ousmane Sonko dispose bien des moyens constitutionnels de bloquer ou de réécrire le budget de Bassirou Diomaye Faye : rejet, amendements de réduction ou censure. Mais chacune de ces options l’expose à un coût politique élevé, face à un exécutif qui garde en main le décret de l’article 68, l’engagement de responsabilité de l’article 86 et, bientôt, la dissolution de l’article 87. Plus qu’une question de droit, l’examen de la LFR 2026 s’annonce comme un test grandeur nature de la cohabitation entre le Palais et l’hémicycle.