Au Mali, la fin de la présence militaire française ne marque pas seulement un tournant géopolitique. Elle consacre surtout l’avènement d’un nouveau modèle de gouvernance où l’armée et la guerre deviennent les piliers centraux de l’État.
Une souveraineté revendiquée, mais une dépendance qui persiste
Les autorités maliennes clament haut et fort leur victoire : celle d’un pays ayant retrouvé sa pleine souveraineté après le départ des forces étrangères. Pourtant, cette autonomie proclamée cache une réalité plus complexe. Le pouvoir à Bamako a simplement transféré sa dépendance sécuritaire vers d’autres acteurs, notamment l’Africa Corps, un groupe de mercenaires dont le rôle dépasse largement la lutte antiterroriste. Leur mission ? Protéger le régime autant que combattre les groupes armés.
Cette transition s’inscrit dans une logique plus large : celle d’une militarisation croissante de l’État malien. Depuis le coup d’État de 2022, l’armée contrôle tous les leviers du pouvoir. La guerre, autrefois perçue comme un défi à surmonter, est devenue l’épine dorsale du fonctionnement politique. Les décisions stratégiques, les budgets alloués et même la légitimité des dirigeants sont désormais indissociables de la gestion du conflit.
Pour une partie de la population, cette rupture avec l’Occident a été vécue comme une libération. Les discours nationalistes ont permis aux autorités de transition de renforcer leur assise politique, en capitalisant sur un sentiment anti-étranger largement partagé. Mais cette souveraineté affichée ne suffit pas à résoudre les défis concrets du pays.
Un État encerclé par les défis sécuritaires et économiques
Malgré les discours triomphalistes, la situation sur le terrain reste critique. Les groupes armés djihadistes maintiennent une pression constante sur plusieurs régions, tandis que les capacités logistiques de l’État restent limitées. Bamako se retrouve ainsi dans une position paradoxale : affaiblie militairement tout en étant enfermée dans une logique de guerre permanente.
Dans ce contexte, de nouveaux partenariats ont émergé. La Russie, via des acteurs comme le groupe Wagner, joue désormais un rôle clé dans la recomposition sécuritaire du Sahel. Cette présence suscite autant d’espoirs que de craintes, notamment en raison des méthodes controversées employées et des implications géopolitiques d’une telle alliance.
Pourtant, la question centrale n’est pas tant l’influence étrangère que la capacité du Mali à se reconstruire. L’économie de guerre, avec ses budgets sécuritaires pléthoriques et ses réseaux d’influence militarisés, a profondément modifié les équilibres internes. Les appareils militaires gagnent en pouvoir institutionnel, tandis que le pluralisme politique recule au profit d’une concentration des décisions entre les mains d’une élite sécuritaire.
La guerre n’est plus seulement un contexte : elle est devenue une ressource politique. Plus les menaces sécuritaires persistent, plus le pouvoir peut justifier le report des réformes démocratiques, la restriction des libertés et la centralisation du pouvoir. Dans ce système, la paix représente presque un risque : elle obligerait à rouvrir des dossiers sensibles, comme la corruption, la redistribution économique ou la gouvernance locale, des sujets soigneusement évités depuis des années.
L’Alliance des États du Sahel : une autonomie stratégique en question
Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont formé l’Alliance des États du Sahel (AES) pour affirmer leur souveraineté et rejeter l’ingérence occidentale. Cette alliance repose sur une vision commune : la primauté de la sécurité nationale et la critique des anciennes puissances coloniales. Pourtant, elle reste fragile, minée par des économies exsangues, des tensions sociales profondes et un environnement régional instable.
Les régimes sahéliens cherchent à construire une autonomie stratégique, mais ils restent dépendants de soutiens extérieurs, qu’il s’agisse de mercenaires, de partenaires commerciaux ou de financements internationaux. Leur ambition de s’affranchir des anciennes tutelles se heurte à une réalité implacable : un État organisé autour de la guerre n’est viable que tant que le conflit persiste.
Le paradoxe malien illustre ainsi une tendance plus large en Afrique de l’Ouest. La rupture avec les dispositifs occidentaux peut offrir un gain symbolique de souveraineté, mais elle ne suffit pas à transformer les structures économiques et administratives d’un pays. Tant que la guerre reste le principal mode de fonctionnement de l’État, la dépendance extérieure se mue simplement en une autre forme d’enfermement.
Un avenir incertain : entre stabilisation et perpétuation du conflit
Pour Bamako, le défi dépasse désormais le seul terrain militaire. Il est politique, social et structurel. Comment reconstruire un pays lorsque l’économie de guerre est devenue le ciment du pouvoir ? Comment concilier souveraineté affichée et réalité d’un État fragilisé, où les mercenaires étrangers remplacent les anciennes puissances coloniales ?
La réponse à ces questions déterminera l’avenir du Mali. Un avenir où la paix pourrait être perçue comme une menace ou, au contraire, comme l’unique voie vers une stabilité durable. Mais pour l’heure, l’économie de guerre continue de structurer le pouvoir, tandis que la population attend, entre espoirs et désillusions, un changement qui tarde à venir.