Les plateformes numériques comme Meta, X, Instagram, TikTok, Netflix ou Spotify ne se contentent plus de divertir ou de connecter. Ces acteurs mondiaux, devenus des leviers économiques majeurs, ont longtemps contouré les dispositifs fiscaux classiques des États. Au Maroc, cette faille a été comblée dès le 11 juin 2026, lorsque la Direction générale des impôts (DGI) a lancé une plateforme dédiée à la taxation des services numériques, accessible via le portail SIMPL.
L’économie numérique, un secteur en pleine expansion au Maroc
Cette initiative s’inscrit dans une logique économique bien établie, celle de l’innovation stimulée par la rentabilité, théorisée par le Prix Nobel Paul Romer. Aujourd’hui, les réseaux sociaux captent plus de 36,5 % du temps passé en ligne, et la publicité y génère environ 85 % des revenus. À l’échelle mondiale, 90 % des entreprises reconnaissent tirer profit de ces canaux, tandis que le marketing d’influence, porté par des taux d’engagement élevés, a atteint 16,4 milliards de dollars dès 2022.
Le Maroc n’est pas en reste : avec 23,8 millions d’utilisateurs de réseaux sociaux (63,4 % de la population), le pays affiche des chiffres impressionnants. En 2022, YouTube comptait 21,5 millions d’utilisateurs et TikTok près de 6 millions de majeurs. Mohcine Benachir, directeur général de Prestige Informatique, confirme que cette économie numérique est devenue un enjeu stratégique pour le pays. Les entreprises locales y consacrent désormais près de 17 % de leur budget marketing, d’après l’étude Digital Trends Morocco 2024.
Un déséquilibre fiscal à corriger
Pourtant, ces géants du numérique, comme Google ou Facebook, captent entre 60 % et 70 % du marché publicitaire marocain sans contribuer à l’économie locale. Leurs sièges sociaux, situés hors du territoire, leur permettent d’échapper à l’impôt, entraînant une fuite de devises. Les annonceurs marocains paient en monnaie étrangère sans bénéfice tangible pour le pays. Face à cette situation, des professionnels comme Mounir Jazouli, ancien président du Groupement des annonceurs du Maroc (GAM), plaident depuis des années pour une union des éditeurs nationaux afin de proposer des alternatives technologiques compétitives.
Une réforme fiscale ambitieuse
Le décret n° 2-25-862, publié en décembre 2025, impose désormais aux fournisseurs étrangers de services numériques de s’enregistrer auprès de la DGI. Ils doivent obtenir un identifiant fiscal, déclarer trimestriellement leur chiffre d’affaires réalisé au Maroc et s’acquitter de la TVA correspondante. Avec cette mesure, le Maroc rejoint une trentaine de pays appliquant ces normes, en phase avec les recommandations de l’OCDE (plan BEPS) et les pratiques de l’Union européenne.
Ouassim Driouchi, associé Télécoms et Innovation chez BearingPoint, souligne que cette réforme pourrait générer entre 500 millions et 1 milliard de dirhams de recettes fiscales. Son principal objectif reste de corriger une inégalité concurrentielle : les startups et médias locaux, taxés dès le premier dirham, subissaient un désavantage de 20 % face à des géants bénéficiant d’une fiscalité avantageuse.
Souveraineté économique et défis technologiques
Au-delà de l’aspect fiscal, cette réforme touche à la souveraineté économique et à la protection des données. Son succès dépendra cependant de la modernisation de l’administration. Ouassim Driouchi met en garde : appliquer cette loi exige une infrastructure technologique performante, capable de croiser en temps réel les adresses IP, les préfixes téléphoniques et les données bancaires pour localiser précisément la consommation.
Si cette transition ouvre la voie à une administration fiscale 4.0, elle nécessitera une mobilisation constante des acteurs économiques locaux pour rééquilibrer le marché face à des multinationales dotées de moyens juridiques et financiers colossaux.