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Pouvoir au Cameroun : l’armée se fragmente-t-elle sous l’effet d’une succession incertaine ?

Une absence présidentielle qui nourrit les spéculations

Depuis deux mois, le président camerounais Paul Biya, 93 ans, n’a plus été aperçu en public. Parti officiellement pour un « séjour privé » en Suisse le 7 juin 2026, il n’a jamais réintégré le territoire national. Son absence prolongée alimente les rumeurs les plus diverses : intervention chirurgicale, complications postopératoires, ou encore incapacité à assurer ses fonctions. Pourtant, les autorités maintiennent un discours rassurant, évoquant un retour imminent sans jamais fournir de preuve tangible.

Des décrets militaires qui redessinent l’équilibre du pouvoir

Pendant que le chef de l’État reste invisible, l’armée camerounaise connaît une restructuration sans précédent. Cinq généraux de brigade, un nouveau commandant de la Garde présidentielle et un major général de l’état-major ont été nommés par décret. Parmi eux, le général Beko’o Abondo Raymond Jean Charles, placé à la tête de la Garde présidentielle, un poste stratégique chargé de la protection du président. Ces nominations, adoptées sans consultation apparente, interrogent : qui, en réalité, dirige le pays en l’absence de Paul Biya ?

Un colonel à la retraite, s’exprimant sous anonymat, souligne l’anormalité de cette situation : « Seule la signature du président peut valider de telles décisions au sein des forces armées. Ces nominations en cascade, alors que Paul Biya est introuvable, laissent planer un doute sur leur légitimité. »

Une militarisation de la succession qui inquiète

L’accumulation de ces décrets militaires, couplée à l’absence prolongée du président, alimente une perception de plus en plus répandue : celle d’une préparation de la succession par la force. Les observateurs s’interrogent sur la coordination réelle de la sécurité nationale, alors que les structures de commandement semblent se recomposer en catimini.

L’opposition, menée par le Mouvement pour la Renaissance du Cameroun (MRC) de Maurice Kamto, n’hésite plus à dénoncer une « vacance du pouvoir déguisée ». Des députés ont saisi le Conseil constitutionnel pour constater cette vacance, mais le mécanisme de succession, verrouillé par l’absence de vice-président, reste bloqué.

Des clans rivaux et une constitution révisée : les ingrédients d’une crise

Au palais d’Etoudi, les tensions entre factions du régime s’exacerbent. Deux clans s’affrontent désormais pour le contrôle du pouvoir :

  • Le clan familial, centré autour de Franck Biya, fils aîné du président, perçu comme l’héritier naturel du système en place.
  • Le clan de la Première Dame, Chantal Biya, et de Ferdinand Ngoh Ngoh, secrétaire général de la Présidence, qui verrouillerait les leviers administratifs.

Cette rivalité a été exacerbée par la révision constitutionnelle d’avril 2026, qui a réintroduit le poste de vice-président… mais sans le pourvoir. Résultat : en cas de vacance du pouvoir, aucun mécanisme automatique ne permet d’assurer la transition. Le Cameroun se trouve ainsi dans une impasse institutionnelle dangereuse.

Le spectre d’une guerre tribale : un scénario catastrophe

Les références historiques, notamment au Rwanda en 1994, rappellent les dangers d’une instrumentalisation ethnique des institutions. Au Cameroun, où les tensions communautaires existent, la crainte grandit de voir l’armée devenir un outil au service d’un clan plutôt que de la nation. Jean-Pierre Bekolo, dans une tribune récente, met en garde : « Nous sommes entrés dans une logique de tribalisation et de militarisation de la succession, un chemin dont personne ne maîtrise l’issue. »

Pourquoi ces nominations en l’absence du président posent problème

La question revient sans cesse : pourquoi procéder à des réformes aussi sensibles sans la présence du chef de l’État ? Les décrets signés en son absence, leur formulation ambiguë et leur calendrier suspect alimentent les soupçons. Certains observateurs évoquent même l’hypothèse, non formulée ouvertement, d’une incapacité définitive de Paul Biya à reprendre ses fonctions. Le gouvernement a dû démentir des rumeurs de faux décrets, mais la défiance persiste.

Roger Justin Noah, secrétaire général du MRC, résume l’indignation générale : « Pourquoi avoir manipulé le processus électoral pour s’absenter des semaines durant ? Si le président a des problèmes de santé, le peuple camerounais mérite la vérité. »

Les solutions pour éviter l’embrasement

Face à cette crise, plusieurs pistes pourraient encore désamorcer la situation :

  • La transparence : lever l’opacité sur l’état de santé de Paul Biya et son calendrier de retour.
  • Le dialogue national : organiser une concertation entre les forces politiques pour apaiser les tensions ethniques et claniques.
  • La nomination d’un vice-président : rétablir un mécanisme de succession conforme à la Constitution.

Un pays à la croisée des chemins

Le Cameroun se trouve aujourd’hui à un carrefour critique. Les Camerounais, habitués depuis 43 ans à une gouvernance opaque, refusent désormais les manœuvres dans l’ombre. Les silences du gouvernement, les nominations précipitées et l’absence de leadership visible risquent de transformer une crise politique en catastrophe nationale.

Comme le rappelle Jean-Pierre Bekolo : « L’histoire ne jugera pas seulement les actes, mais aussi les silences et les aveuglements. Arrêtez de jouer avec le feu : demain, il sera trop tard pour dire : ‘Nous ne savions pas.’ »

Pouvoir au Cameroun : l’armée se fragmente-t-elle sous l’effet d’une succession incertaine ?
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