La recapitalisation d’Eramet, à laquelle le Gabon a participé, suscite une contestation politique à Paris. Dans une question écrite publiée au Journal officiel en juin 2026, le député insoumis Arnaud Le Gall (LFI-NFP) interroge le gouvernement français sur la réalité de cette manœuvre capitalistique. Selon l’élu, le discours d’un renforcement de la souveraineté minière gabonaise sur les ressources nationales dissimulerait une autre intention : celle de sauver financièrement le holding familial Duval, actionnaire de référence d’Eramet via la Société de Développement et de Participations Minières et Industrielles (SDPMI).
Une lecture officielle remise en cause
Les autorités gabonaises avaient présenté cette opération comme une avancée stratégique. Le pays, premier producteur mondial de manganèse via la Compagnie minière de l’Ogooué (Comilog), filiale historique du groupe Eramet, y voyait un moyen de mieux capter la rente extractive et d’influencer la gouvernance du groupe. Libreville s’engage depuis plusieurs années dans une reprise en main de ses ressources stratégiques, avec la révision du code minier et le repositionnement de l’État dans diverses filières.
Arnaud Le Gall conteste cette interprétation. Pour le député, ce qui est présenté comme un gain de souveraineté pour un État africain ressemble surtout à une bouffée d’oxygène pour des actionnaires français en difficulté. La famille Duval, liée historiquement à Eramet, fait face à des tensions financières sur son patrimoine. Une recapitalisation soutenue par un investisseur souverain extérieur permet de stabiliser la structure actionnariale sans diluer brutalement les positions historiques.
Le manganèse gabonais au cœur des enjeux
L’arrière-plan industriel est crucial dans ce débat. Le Gabon assure une part importante des revenus d’Eramet via Comilog, dont les exportations de manganèse alimentent les sidérurgies mondiales et, plus récemment, les chaînes de valeur des batteries. Le groupe développe aussi des projets dans le nickel et le lithium, métaux critiques pour la transition énergétique. Cette dépendance opérationnelle vis-à-vis du sous-sol gabonais crée une asymétrie : Libreville fournit la ressource, mais la valeur ajoutée et les décisions stratégiques se trouvent ailleurs.
L’entrée au capital de la holding parisienne visait à corriger cette asymétrie. Reste à savoir, comme le souligne la question parlementaire, à quel prix et avec quelles contreparties réelles. Le député s’interroge sur les conditions financières de l’opération, les garanties obtenues par l’État gabonais en matière de gouvernance, et l’éventuelle implication directe ou indirecte de l’État français. Il demande au gouvernement de clarifier sa position et de préciser si des intérêts publics français ont accompagné la transaction.
Un débat qui dépasse le seul cas Eramet
Au-delà du dossier minier, cette interpellation parlementaire relance un débat récurrent sur la relation économique franco-gabonaise. Depuis la transition politique à Libreville après le changement de régime, les autorités gabonaises affichent une volonté de renégocier les équilibres hérités, dans les hydrocarbures comme dans les mines. Plusieurs groupes français ont vu leurs positions discutées ou redéfinies. L’épisode Eramet s’inscrit dans cette dynamique, avec une particularité notable : c’est ici l’État africain qui apporte du capital à un groupe français, et non l’inverse.
Cette inversion explique la vigueur de la controverse. Pour les partisans de l’opération, elle marque l’émergence d’un actionnariat souverain africain capable de peser dans les conseils d’administration des majors extractives européennes. Pour ses détracteurs, comme Arnaud Le Gall, elle pose la question de la rationalité financière de l’investissement et du rapport coût-bénéfice pour les finances publiques gabonaises. Le gouvernement français devra répondre par écrit à la question parlementaire dans les délais réglementaires, ce qui pourrait éclairer certains aspects encore opaques du montage.
Cette affaire illustre la complexité croissante des relations économiques entre Paris et ses partenaires africains, où chaque opération capitalistique d’envergure cristallise des lectures concurrentes.