Une information confirmant le retour de plusieurs officiers français à N’Djamena depuis la mi-avril 2026 a relancé le débat sur la coopération militaire entre la France et le Tchad, moins de deux ans après la fin de la présence militaire française dans le pays. Cette évolution interroge sur la cohérence du discours souverainiste du président Mahamat Idriss Déby Itno.
Selon les informations disponibles, Paris affirme ne pas envisager un redéploiement permanent de forces au Tchad. Cependant, la simple reprise de la coopération militaire et du partage de renseignement soulève des questions sur l’image du président Déby et la crédibilité de son discours politique.
Une contradiction avec le discours souverainiste
Après le départ des forces françaises, le président Déby avait présenté cette décision comme une victoire de la souveraineté nationale et une reconquête de l’indépendance stratégique. Il associait cette position à un discours d’émancipation vis-à-vis des dépendances étrangères, en phase avec le panafricanisme montant dans la région.
La reprise de la coopération militaire avec Paris, même limitée, pourrait être perçue comme un recul par rapport à cette décision emblématique. D’autant que les autorités tchadiennes avaient justifié la fin des accords par l’absence de résultats concrets et la pression populaire réclamant le départ des troupes françaises.
Un risque pour l’image régionale du Tchad
Le Tchad a consolidé son image de puissance régionale sécuritaire ces deux dernières années, en coopérant avec ses voisins et en diversifiant ses partenariats. Le président Déby s’est posé en médiateur régional et acteur clé dans la stabilisation du Sahel et de l’Afrique centrale.
Le retour sous le parapluie du renseignement français pourrait fragiliser cette image et suggérer que N’Djamena n’a pas réussi à s’affranchir de son partenaire traditionnel, malgré les discours sur l’autonomie stratégique.
La décision de mettre fin à la présence militaire répondait aussi à une demande populaire exprimée lors de manifestations. Tout rapprochement avec Paris risque de mécontenter une partie de l’opinion publique qui considérait le retrait français comme un acquis souverain à préserver.
La France, un partenaire paradoxal
La France, qui revient aujourd’hui comme partenaire sécuritaire, a été l’une des principales sources de pression sur le régime de Déby ces deux dernières années.
En juillet 2024, des accusations de détournement de fonds publics visant le président tchadien et sa famille ont été relayées par la justice française, portant sur des dépenses de luxe. Ces dossiers ont été réactivés en mars 2026, avec des spéculations sur un possible gel d’avoirs.
Le retour à une coopération avec un État qui a utilisé ses institutions judiciaires et médiatiques pour cibler le chef de l’État soulève des interrogations sur la confiance politique entre les deux parties.
Par ailleurs, la France a accueilli à Nantes en octobre 2025 un rassemblement majeur de l’opposition tchadienne politique et politico-militaire, visant à coordonner leurs efforts face à N’Djamena. Paris a également joué un rôle dans l’affaire Succès Masra, via des avocats français et des démarches pour son transfert en France.
Entre impératifs sécuritaires et coût politique
Personne ne nie les défis sécuritaires croissants au Tchad, notamment dans la région du lac Tchad et aux frontières orientales et septentrionales. Mais la question est de savoir si les bénéfices sécuritaires du rapprochement avec Paris justifient le coût politique et symbolique.
Le président Déby a bâti sa légitimité sur un discours de souveraineté et de rejet de toute dépendance étrangère. Toute reprise de la coopération militaire avec la France pourrait affaiblir cette crédibilité et offrir à ses adversaires une occasion de remettre en cause la sincérité de son projet souverainiste.
Comment justifier un retour vers un partenaire qui a accueilli l’opposition, critiqué le régime et tenté d’exercer des pressions, avant d’être présenté comme un partenaire indispensable à la sécurité nationale ?