Une étude alarmante sur la désinformation ciblant les femmes au Sénégal
Au Sénégal, plus de six femmes sur dix ont déjà été victimes de désinformation genrée, selon une enquête récente. Ce phénomène, qui prend de l’ampleur, cible spécifiquement leur corps, leur sexualité et leur vie privée plutôt que leurs idées ou leurs engagements politiques. Les résultats de cette étude, menée dans plusieurs villes du pays, révèlent une réalité préoccupante pour l’égalité et la participation des femmes à la vie publique.
Des attaques qui visent l’intimité et la légitimité
Contrairement à la désinformation classique qui cible les hommes sur des sujets politiques ou économiques, la désinformation genrée s’attaque systématiquement à la moralité et à l’intimité des femmes. Les femmes politiques, journalistes ou militantes sont particulièrement exposées. « On ne remet pas en cause leurs idées, mais on attaque leur corps, leur sexualité, leur vie privée pour discréditer leur légitimité », explique une experte en droits des femmes ayant contribué à l’étude.
Les mécanismes de discrédit varient selon les profils : les femmes politiques sont accusées d’obtenir leurs postes par des relations intimes, les journalistes sont présentées comme des agentes de puissances étrangères, et les militantes sont suspectées d’être financées par l’Occident. Ces attaques ont un objectif clair : faire taire les femmes dans l’espace public.
Le phénomène des « 72 heures » : une spécificité sénégalaise
Au Sénégal, une pratique particulièrement violente a été identifiée : le phénomène des « 72 heures ». Pendant trois jours, les femmes ciblées subissent un lynchage numérique où leur vie est passée au crible, déformée et réécrite pour les présenter comme immorales. « On fait des photomontages, on invente des histoires, on réécrit leur vie », détaille une chercheuse spécialisée dans les droits des femmes.
Bien que certains hommes politiques soient également victimes de cette pratique, les femmes en paient le prix le plus lourd. L’objectif est de les pousser à quitter l’espace numérique, et donc à se retirer de la vie publique.
Un impact direct sur la participation des femmes en ligne
Les conséquences de cette désinformation genrée sont graves. Plusieurs femmes interrogées dans le cadre de l’étude avouent s’autocensurer en ligne ou abandonner certaines plateformes par peur des attaques. « Se retirer des réseaux sociaux, c’est se retirer de la vie publique », souligne l’experte. Les femmes les plus visibles dans l’espace public — politiques, journalistes, militantes, artistes — sont les plus exposées. Ce sont elles qui osent prendre leur place dans la société, et c’est précisément pour cela qu’elles sont ciblées.
Les auteurs de ces campagnes sont majoritairement des hommes âgés de 17 à 45 ans, souvent originaires des mêmes pays que les femmes qu’ils attaquent. Certaines femmes, qualifiées de « patriarches woman » dans l’étude, participent également à ces campagnes de désinformation.
Des plateformes numériques en partie responsables
Les plateformes comme Facebook, Instagram ou TikTok sont pointées du doigt pour leur incapacité à lutter contre ces contenus en langues locales. « Il existe de nombreux contenus en wolof, mais les outils de signalement ne sont pas adaptés à ces langues », explique une spécialiste. Cela permet aux auteurs de ces campagnes de diffuser leurs messages en toute impunité.
Des solutions pour protéger les femmes en ligne
Le rapport propose plusieurs recommandations pour lutter contre ce phénomène. Parmi elles, la reconnaissance officielle des violences numériques faites aux femmes comme des violences basées sur le genre. Cette reconnaissance permettrait de créer des lois spécifiques, de former les forces de l’ordre et les magistrats, et de sensibiliser la population au fact-checking.
« Les violences numériques ne sont pas un phénomène isolé. Elles font partie d’un continuum de violences que subissent les femmes dans la rue et dans les foyers. Il est temps d’agir », conclut l’autrice du rapport. Les chiffres élevés de violences physiques et sexuelles au Sénégal se retrouvent désormais transposés dans l’espace digital, où les femmes continuent de payer le prix fort pour leur visibilité.