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Esclavage en Mauritanie : la volonté politique est-elle enfin au rendez-vous ?

Bien que l’esclavage sous sa forme traditionnelle et héréditaire soit généralement perçu comme un fléau du passé, il persiste encore aujourd’hui dans certains pays. La Mauritanie, État désertique d’Afrique de l’Ouest, reste l’un des derniers bastions où ce phénomène odieux subsiste, malgré son abolition officielle en 1981. Pourtant, les avis divergent quant à son ampleur et à sa nature, certains y voyant des cas isolés, d’autres une réalité profondément ancrée.

manifestation anti-esclavagiste des Haratines à Nouakchott en 2015

L’esclavage en Mauritanie : une réalité qui divise

Récemment, les autorités mauritaniennes ont franchi une étape symbolique en reconnaissant officiellement le mouvement abolitionniste IRA (Initiative pour la résurgence du mouvement abolitionniste), créé il y a 13 ans. Ce mouvement milite pour l’abolition totale de l’esclavage et la défense des droits des anciens esclaves. Une décision saluée par certains comme un pas vers une approche plus transparente, tandis que d’autres y voient une simple mesure cosmétique.

Les chiffres, eux, parlent d’eux-mêmes. Selon un rapport d’Amnesty International de 2016, environ 1 % de la population mauritanienne (soit 43 000 personnes) serait encore réduite en esclavage. Le Global Slavery Index de 2018 va plus loin, estimant à 90 000 le nombre de personnes vivant en situation d’esclavage moderne dans le pays, soit 2,4 % de la population. Biram Dah Abeid, figure de proue du mouvement IRA, avance même le chiffre de 20 %.

Cependant, le gouvernement mauritanien conteste ces estimations, qualifiant les rapports internationaux de surévalués et accusant ces organisations de manipulation politique. L’absence de statistiques officielles officielles alimente les débats et rend difficile l’évaluation réelle de la situation.

Tradition ou modernité : comment définir l’esclavage en Mauritanie ?

L’esclavage traditionnel se caractérise par la transmission héréditaire de la servitude, où les descendants des esclaves naissent sous le joug de leur maître. Malgré les lois internationales criminalisant cette pratique, elle persiste sous des formes plus insidieuses : travail forcé, mariage forcé, traite des êtres humains, ou encore servitude des enfants.

En Mauritanie, les responsables politiques oscillent entre la négation totale de l’esclavage et sa reconnaissance partielle, limitée à des cas isolés dans des zones rurales reculées. Certains experts, comme Aziz Ould Al-Sufi, vice-président du Syndicat des journalistes mauritaniens, estiment que « l’esclavage en tant que pratique publique n’existe plus en Mauritanie, mais subsistent des traces de ce phénomène honteux ». D’autres, à l’instar du Dr Sidi Mohamed Ould El Gaid, président de la Société mauritanienne de sociologie, affirment que « les pratiques serviles classiques n’existent plus, bien que la société mauritanienne en subisse encore les stigmates ».

Biram Dah Abeid, chef de l’IRA, apporte un éclairage différent : « Les victimes naissent comme la propriété d’autrui. Leur vie, leur travail, leur sueur appartiennent à leur maître, exactement comme un bien matériel. Ce crime est répandu en Mauritanie et sa pratique est identique à celle de l’esclavage traditionnel pratiqué autrefois par les Arabes et les Africains. »

Biram Dah Abeid, homme politique et opposant mauritanien

Les Haratines : des victimes d’un esclavage racial

Le professeur Stephen King, de l’Université de Georgetown, souligne que l’esclavage en Mauritanie revêt une dimension raciale. L’élite arabo-berbère domine les rouages de l’État et de l’économie, tandis que les Haratines, descendants d’esclaves noirs, subissent une marginalisation systémique. Les Haratines, autrefois libérés de l’esclavage, restent souvent associés à cette pratique dans le langage courant.

En 2013, une Charte des droits des Haratines a été proposée pour promouvoir l’égalité et lutter contre leur exclusion. Depuis 2014, des marches annuelles sont organisées pour rappeler leurs revendications et exiger des changements concrets.

Une législation en place, mais une application défaillante

Malgré l’abolition de l’esclavage par décret présidentiel en 1981, la Mauritanie n’a adopté une loi pénale contre cette pratique qu’en 2007. Pourtant, cette loi est rarement appliquée. En 2015, trois tribunaux spéciaux ont été créés pour juger les cas d’esclavage, mais peu d’affaires ont abouti. Selon le rapport 2020 du Département d’État américain, la Mauritanie n’a enquêté que sur un seul cas et n’a emprisonné aucun propriétaire d’esclaves.

Pour Biram Dah Abeid, cette inaction s’explique par le fait que « beaucoup de ceux qui contrôlent la justice, la sécurité et la société considèrent encore l’esclavage comme une pratique légitime et sacrée ».

Dr Sidi Mohamed Ould El Mostafa Ould El Gaid, président de la Société mauritanienne de sociologie

Les racines économiques, sociales et religieuses de l’esclavage

Selon le Dr Sidi Mohamed Ould El Gaid, la persistance de l’esclavage s’explique par plusieurs facteurs : la dominance des valeurs traditionnelles, la structure tribale de la société, et le faible niveau d’éducation. La pauvreté extrême parmi les anciens esclaves aggrave également leur situation.

Aziz Ould Al-Sufi ajoute que malgré les efforts législatifs, les Haratines continuent de subir « l’injustice, l’exclusion, le chômage, les crises du logement et les services médiocres ». Il évoque également l’impact de la corruption et des pots-de-vin.

Biram Dah Abeid pointe une raison religieuse : certains textes juridiques mauritaniens considèrent encore l’esclavage comme « un sixième pilier de l’islam », légitimant ainsi cette pratique.

Aziz Ould El-Soufi, vice-président du Syndicat mauritanien des journalistes

Volonté politique : un changement réel ou une illusion ?

Depuis son arrivée au pouvoir en août 2019, le président Mohamed Ould Cheikh El-Ghazwani a multiplié les gestes symboliques : réconciliation avec l’opposition, nomination d’un Premier ministre issu des Haratines, rencontre avec Biram Dah Abeid, et reconnaissance officielle de l’IRA. Il a également créé une agence spéciale pour lutter contre la pauvreté et la marginalisation.

Cependant, selon la Charte des droits des Haratines, la politique du gouvernement reste marquée par le « déni et le mépris » envers la question de l’esclavage. Biram Dah Abeid estime que « la volonté politique existe, mais elle est combattue par les élites tribales et politiques ».

Malgré ces avancées, le chemin vers l’éradication de l’esclavage en Mauritanie semble encore long. Les observateurs soulignent la nécessité d’une approche globale, combinant réformes économiques, sociales, éducatives, judiciaires et politiques pour venir à bout de ce fléau et offrir une vie digne aux victimes et à leurs descendants.

Mohamed Ould Cheikh El-Ghazwany, président mauritanien
Esclavage en Mauritanie : la volonté politique est-elle enfin au rendez-vous ?
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