Les déclarations ont fait l’effet d’une bombe dans l’hémicycle. La députée n’a pas hésité à interpeller vivement le ministre de l’Environnement pour exiger la publication immédiate de l’accord en question. Une demande restée sans réponse jusqu’à présent. Ancienne vice-première ministre et ministre de l’Environnement de 2021 à 2025, aujourd’hui ministre d’État en charge des Affaires sociales, Mme Bazaïba rappelle les tensions suscitées par l’accord Kabila-Bozizé. Elle évoque les propos tenus par l’ancien président tchadien Idriss Déby Itno, décédé en 2021, qui avait lancé un avertissement sans équivoque : « Si le Congo refuse de nous céder de l’eau, nous serons contraints de nous en emparer d’une manière ou d’une autre ! »
Cette déclaration, faite dans un contexte déjà tendu après l’intervention militaire du Tchad en Centrafrique sous couvert des rebelles de la Seleka, a marqué les esprits. Depuis, Mahamat Idriss Déby Itno, fils du défunt président et actuel chef de l’État, maintient son pouvoir avec le soutien d’une médiation régionale menée par le président congolais Félix Tshisekedi. Cette implication a d’ailleurs valu au dirigeant tchadien l’hommage d’une artère majeure de N’Djamena rebaptisée en son nom.
En République Démocratique du Congo (RDC), une cellule de veille dédiée à la gestion des ressources hydriques a été instaurée à l’Assemblée nationale dès 2014. Eve Bazaïba, alors députée et fervente défenseure de la souveraineté congolaise, dénonçait déjà « un complot international ourdi contre le pays, avec des complicités locales ! ». Pourtant, malgré son ascension ministérielle, cette structure n’a jamais produit de résultats concrets. Douze ans plus tard, Mahamat Idriss Déby convie son homologue congolais à N’Djamena pour le premier Forum africain de l’eau, une initiative visant à repenser la gouvernance des ressources hydriques du continent.
Dans son allocution, Félix Tshisekedi a exposé cinq axes stratégiques pour relever les défis liés à l’eau. Il a insisté sur la nécessité d’une approche intégrée, associant eau, agriculture, énergie, santé et urbanisme. Il a également plaidé pour des institutions plus performantes, une transparence accrue et des projets d’infrastructures solides, capables d’attirer des investissements publics, privés et internationaux. « Aucun État ne peut assurer seul sa sécurité hydrique », a-t-il souligné, appelant à une « gouvernance coopérative de l’eau » et à la formation d’une coalition continentale pour faire de l’eau une priorité politique majeure.
Les ambitions de la RDC sont claires : atteindre 60 % d’accès à l’eau potable, 50 % pour les services d’assainissement et d’hygiène, et garantir un accès adéquat dans 80 % des écoles et centres de santé d’ici 2035. Mahamat Idriss Déby a salué ce forum comme un tournant pour une Afrique déterminée à reprendre le contrôle de son destin hydrique, dans une logique de « prospérité partagée ». Pourtant, malgré l’urgence, seuls trois dirigeants africains ont répondu présents : ceux du Gabon, de la Mauritanie et du Bénin. Le Cameroun, le Niger et le Nigeria, pourtant membres de la Commission du bassin du lac Tchad, sont restés absents. Une absence qui interroge, alors que le lac, autrefois vaste de 25 000 km² en 1964, ne couvre plus que 2 000 km² en 2024, avec des variations saisonnières limitées à 4 500 km².
Les tensions autour des ressources en eau du bassin du lac Tchad remontent à plusieurs années. En 2019, un ancien ministre des Affaires étrangères a mis en garde contre des initiatives visant à détourner les eaux de l’Ubangi vers le Tchad, sans consultation des autorités congolaises. Un certain Kalele, dirigeant d’une ONG basée à Kisantu, aurait même signé des documents au nom de la RDC, sans mandat officiel. Ces manœuvres s’inscrivent dans un contexte plus large de marginalisation de la RDC, comme en témoignent des rencontres internationales organisées à l’étranger, comme à Bologne, sous l’égide du mouvement Sant’Egidio, sans la participation de Kinshasa.
Les enjeux hydriques en RDC dépassent le cadre politique. Le sociologue et altermondialiste suisse Jean Ziegler, ancien rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à l’alimentation, avait alerté sur la notion de « peuple non rentable » évoquée dans les couloirs de la Banque mondiale. Selon lui, certains groupes seraient exclus des ressources nécessaires à leur survie dans le nouvel ordre mondial. Modeste Mutinga Mutuishayi, ancien sénateur et ministre des Affaires sociales, va plus loin dans son livre « La République des Inconscients » : « Si l’eau est la vie et que la vie n’a pas de prix, comment expliquer que ceux qui nous gouvernent n’aient pas encore compris le suicide collectif qui nous guette ? »