Dans un Sénégal où la laïcité coexiste avec une profonde empreinte spirituelle, les confréries soufies occupent une place centrale. Leur influence, à la fois religieuse et sociale, s’invite désormais dans l’arène politique. Les grandes figures historiques de l’islam sénégalais, autrefois reléguées aux livres d’histoire, sont aujourd’hui brandies comme des symboles de résistance et d’indépendance.
Des dirigeants actuels aux militants souverainistes, nombreux sont ceux qui puisent dans ce patrimoine pour façonner une identité nationale affranchie des modèles étrangers. L’appel à l’héritage anticolonial de ces guides spirituels, comme Cheikh Ahmadou Bamba ou El Hadj Oumar Tall, dépasse désormais le cadre religieux pour devenir un levier politique.
Les dirigeants politiques et les khalifes généraux : une alliance stratégique
Que ce soit Bassirou Diomaye Faye ou Ousmane Sonko, les figures politiques sénégalaises n’hésitent plus à s’afficher publiquement auprès des khalifes généraux des confréries. Ces rencontres, souvent organisées à l’approche de grands rassemblements religieux comme le Grand Magal, illustrent l’importance de ces liens dans la stratégie électorale et la légitimité des gouvernants.
Quelques jours avant le Grand Magal de 2026, le président Bassirou Diomaye Faye s’est rendu à Touba pour rencontrer Serigne Mountakha Mbacké, khalife général des mourides. Une démarche rapidement imitée par Ousmane Sonko, alors président de l’Assemblée nationale. Ces pèlerinages institutionnels révèlent l’influence indéniable des dignitaires religieux, considérés comme « des piliers de la cohésion nationale » en période de turbulences politiques.
Ousmane Sonko et l’héritage de Cheikh Ahmadou Bamba : un positionnement idéologique
Lors de sa visite à Touba, Ousmane Sonko a marqué les esprits en revendiquant explicitement l’héritage de Cheikh Ahmadou Bamba, fondateur de la confrérie mouride. Le président de l’Assemblée nationale a établi un parallèle entre son action politique et le modèle prôné par le marabout, connu pour son refus des financements coloniaux au profit d’une autonomie des communautés.
Cette récupération politique n’est pas anodine. Elle s’inscrit dans un mouvement plus large de réappropriation de l’histoire anticoloniale, où les figures religieuses sont présentées comme les précurseurs d’un développement 100% africain. Cheikh Gueye, chercheur et disciple mouride, souligne cette tendance : « Les Sénégalais redécouvrent ces personnalités à travers un prisme à la fois anticolonial et militant ».
Entre inspiration et complexité historique : le défi des nouvelles générations
Si les jeunes générations et les militants souverainistes, comme ceux du mouvement Frapp, s’inspirent de ces figures pour alimenter leur combat, elles n’en ignorent pas pour autant les ambiguïtés de leur histoire. Certains de ces guides religieux, après avoir lutté contre la colonisation, ont ensuite collaboré avec l’administration coloniale en enrôlant des tirailleurs.
Mamadou Fall, responsable de la rédaction de la future Histoire générale du Sénégal, insiste sur la nécessité d’intégrer ces nuances dans les manuels scolaires. Il rappelle que certaines de ces personnalités, bien que célébrées comme des héros dans certaines régions, sont perçues ailleurs comme des « conquérants armés ».
Cette ambivalence historique ne semble pas entraver l’engouement des nouvelles générations pour ces figures, qui deviennent des symboles d’un patriotisme revisité, mêlant foi religieuse et ambition nationale.