Une image a suffi à ébranler la fragile transition politique du Mali. Sur les réseaux sociaux, une photographie montrant l’opposant en exil Oumar Mariko aux côtés de 17 otages fraîchement libérés par le JNIM, une faction affiliée à Al-Qaïda au Sahel, circule à toute vitesse. Si l’humanitaire l’emporte dans les cœurs, le malaise politique, lui, persiste. Comment un acteur marginalisé a-t-il pu orchestrer une médiation là où l’État semble impuissant ?
L’État malien, spectateur d’une souveraineté érodée
En apparence, cette libération d’otages est une victoire. Pourtant, elle soulève une question troublante : pourquoi l’appareil sécuritaire malien, malgré ses moyens, n’a-t-il pas été en mesure de résoudre cette crise ? La présence d’Oumar Mariko, figure de l’opposition en exil, aux côtés des ravisseurs et des libérés, illustre une réalité glaçante : dans certaines régions, la souveraineté de Bamako relève davantage du vœu pieux que de la réalité.
Les observateurs s’interrogent : comment des acteurs privés, voire hostiles au pouvoir, parviennent-ils à s’immiscer dans des dossiers aussi sensibles que la sécurité nationale ? Cette médiation improvisée révèle un État en perte de contrôle, où l’autorité des institutions républicaines s’effrite au profit de dynamiques locales et informelles.
Le JNIM, maître du jeu médiatique et politique
Pour le Groupe de Soutien à l’Islam et aux Musulmans (JNIM), cette opération n’a rien d’un geste désintéressé. Bien au contraire, elle s’inscrit dans une stratégie de communication soigneusement calculée, avec deux objectifs principaux :
Réhabiliter son image : En acceptant de négocier et en filmant la remise des otages, le groupe cherche à se présenter comme un acteur « raisonnable », loin du stéréotype du terrorisme aveugle. Une tentative de normalisation qui vise à séduire les populations locales.
Saper l’autorité de l’État : En se substituant aux préfets et aux maires dans l’exercice de la justice ou de la protection, le JNIM s’impose comme la seule instance crédible aux yeux des citoyens. Un moyen efficace de délégitimer l’administration centrale.
Comme le résume un analyste : « La souveraineté ne se décrète pas dans les discours, elle se mesure à la capacité de protéger ses citoyens sans intermédiaires. »*
Les dangers des négociations secrètes
Derrière le soulagement des familles se cachent des risques majeurs pour l’avenir du Mali. Les libérations d’otages, bien que salvatrices, s’accompagnent souvent de conséquences fâcheuses :
Un financement indirect du terrorisme : Les rançons versées, bien que non officielles, alimentent les coffres des groupes armés. Un cercle vicieux où chaque libération prépare la prochaine attaque.
Une légitimation des groupes armés : En sollicitant leur clémence, l’État reconnaît implicitement leur emprise territoriale. Une concession qui renforce leur influence auprès des populations rurales.
Deux Mali face à face : l’institutionnel et le réel
Le Mali se divise aujourd’hui en deux réalités qui peinent à coexister :
Le Mali des villes, celui des discours : À Bamako, le récit officiel mise sur la montée en puissance des forces armées et la reconquête totale du territoire. Un discours volontariste, mais souvent déconnecté des réalités du terrain.
Le Mali des campagnes, celui de la survie : Dans les zones rurales, les populations, abandonnées par l’État, n’ont d’autre choix que de composer avec les groupes armés pour assurer leur quotidien. Une cohabitation forcée qui s’installe dans la durée.
Rétablir l’autorité de l’État : un défi politique autant que militaire
L’épisode Oumar Mariko n’est pas une simple anecdote humanitaire. C’est un signal d’alerte : en laissant des acteurs privés ou hostiles gérer des enjeux de sécurité nationale, le Mali risque une fragmentation durable. Le défi pour Bamako n’est plus seulement d’ordre militaire, mais bien politique. Il s’agit de rendre à l’État sa légitimité là où les négociations se font aujourd’hui sous la menace des armes.
La route sera longue. Et chaque image, chaque médiation improvisée, rappelle que la souveraineté se gagne chaque jour – ou se perd.