Depuis que le capitaine Ibrahim Traoré et les autorités militaires de Ouagadougou ont pris les rênes du pays, une phrase récurrente s’est imposée dans leur discours comme symbole de leur ambition : « Y’a pas crédit dedans ». Cette formule, reprise en chœur par les partisans du régime et amplifiée sur les réseaux sociaux, prétend incarner une indépendance économique enfin retrouvée. Elle suggère que les grands chantiers – réfection des axes routiers, édification d’infrastructures, acquisition de matériel ou modernisation de l’administration – seraient financés exclusivement par les caisses de l’État, sans recourir à l’aide extérieure.
Le message, à la fois clair et percutant, vise un double objectif : prouver que le Burkina Faso avance désormais par ses propres moyens et s’affranchit de la tutelle des bailleurs internationaux.
Un slogan politique qui ignore la réalité des comptes publics
La quête d’autonomie économique constitue un objectif légitime pour tout État. Personne ne remet en cause la volonté de réduire la dépendance extérieure, d’améliorer la collecte des recettes internes ou de renforcer les capacités locales. Pourtant, lorsque chaque projet public est présenté comme financé sur fonds propres, sans appel à l’endettement, la discordance avec les documents budgétaires et les accords signés devient flagrante.
Les récents partenariats conclus avec la Banque islamique de développement (BID) pour la réalisation de projets routiers en sont une illustration concrète. Ces accords, bien que assortis de conditions avantageuses, n’en restent pas moins des prêts soumis à remboursement selon des échéances précises. Ils s’ajoutent ainsi à la dette publique, même si leur coût pour les finances de l’État reste limité.
Cette apparente contradiction interroge : comment justifier l’affirmation selon laquelle « il n’y a pas crédit dedans » alors que des conventions internationales financent une partie des réalisations ?
L’emprunt, un mal nécessaire dans un contexte économique difficile
Le recours à l’emprunt public n’a rien d’exceptionnel. Il s’agit d’une pratique courante pour les États qui, confrontés à des ressources insuffisantes, doivent malgré tout investir dans leur développement. Ce qui frappe davantage, c’est l’écart entre un discours mettant en avant une autonomie financière quasi totale et des mécanismes de financement qui intègrent toujours des partenaires étrangers.
Cette dualité alimente les soupçons sur la sincérité de la communication gouvernementale. Les citoyens sont en droit de se demander pourquoi les autorités minimisent systématiquement l’apport des bailleurs de fonds, alors que ces derniers jouent un rôle clé dans le financement des infrastructures.
Une économie asphyxiée par les crises
Le Burkina Faso évolue dans un environnement économique particulièrement tendu. Plusieurs facteurs pèsent lourdement sur les finances publiques :
- une insécurité endémique aux coûts exorbitants ;
- une hausse vertigineuse des dépenses militaires ;
- une pression accrue sur les budgets de l’État ;
- des besoins colossaux en infrastructures ;
- des déplacements massifs de populations ;
- un ralentissement économique dans plusieurs régions, fragilisant les recettes fiscales.
Dans un tel contexte, l’hypothèse d’un autofinancement massif de projets de plusieurs centaines de milliards de francs CFA semble peu plausible aux yeux des experts. Comment, en effet, imaginer que l’État puisse mobiliser seul des fonds aussi importants sans s’appuyer sur des emprunts ou des partenariats extérieurs ?
Transparence contre slogans : le vrai défi de la souveraineté
L’emprunt public n’est pas une fin en soi, mais un outil. Lorsqu’il sert à financer des infrastructures productives, à améliorer les transports, à stimuler la croissance ou à renforcer les services publics, il peut devenir un levier de développement. Le véritable enjeu réside donc dans la transparence.
Les citoyens méritent de disposer d’informations précises :
- l’origine exacte des fonds mobilisés ;
- le montant des prêts contractés ;
- les taux appliqués et les modalités de remboursement ;
- les garanties éventuelles exigées ;
- le coût réel des projets pour les finances publiques.
Une gestion financière responsable repose sur des données vérifiables et accessibles, bien plus que sur des formules chocs.
Le pouvoir des mots face à la complexité des chiffres
Le slogan « Y’a pas crédit dedans » ne relève pas du hasard. Il remplit une fonction politique précise : renforcer l’image d’un pouvoir déterminé à rompre avec les pratiques passées et à présenter chaque réalisation comme une preuve tangible d’indépendance. Cette rhétorique renforce également le sentiment de fierté nationale auprès d’une partie de l’opinion publique, dans un contexte où la souveraineté est au cœur des débats.
Cependant, lorsque la communication l’emporte sur l’explication des mécanismes budgétaires, le risque est de nourrir des attentes irréalistes quant à la capacité réelle de l’État à financer seul son développement. Les générations futures porteront le poids des décisions prises aujourd’hui, qu’il s’agisse des infrastructures construites ou des dettes contractées.
La souveraineté véritable se mesure à la transparence
Être souverain ne signifie pas refuser tout emprunt. Une véritable autonomie économique se construit sur :
- une gestion rigoureuse des finances publiques ;
- des investissements ciblés et productifs ;
- une publication régulière et claire des comptes ;
- un contrôle démocratique des engagements financiers ;
- une utilisation responsable de l’endettement ;
- une stratégie visant à réduire progressivement la dépendance grâce à une économie plus compétitive.
Une nation forte ne se définit pas par son refus de s’endetter, mais par sa capacité à assumer ses engagements avec clarté et à les mettre au service d’un progrès durable.
Au-delà des discours, l’heure des choix budgétaires
Le slogan « Y’a pas crédit dedans » a marqué les esprits. Pourtant, la gestion des finances publiques ne peut reposer indéfiniment sur des formules creuses. Les accords de financement signés avec des partenaires internationaux rappellent que le Burkina Faso, comme la plupart des pays en développement, continue de s’appuyer sur des ressources extérieures pour concrétiser une partie de ses ambitions.
Le débat ne devrait pas opposer emprunt et souveraineté, mais se concentrer sur la qualité de la gouvernance, la transparence des engagements et l’efficacité des investissements. Car, au final, ce sont les contribuables – d’aujourd’hui et de demain – qui assumeront les conséquences des choix opérés par les dirigeants.