Une coopération inédite pour déstabiliser le Mali
Au Mali, une dynamique inquiétante se confirme : des groupes djihadistes et des séparatistes, bien que divergents sur le plan idéologique, s’unissent pour mener des offensives dans plusieurs villes, principalement dans le nord du pays. Cette stratégie rappelle étrangement les événements de 2012, mais c’est bien en 2026 que cette situation se reproduit.
Des acteurs aux ambitions divergentes, unis par un même objectif
À la fin du mois d’avril 2026, des militants liés au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), affilié à al-Qaïda, ont mené des attaques conjointement avec le Front de libération de l’Azawad (FLA), un mouvement touareg en quête d’autonomie pour une région transnationale située au nord. Les deux groupes revendiquent notamment la prise de Tessalit et de Kidal, une ville reprise en 2023 par la junte malienne avec l’appui des mercenaires russes de l’Africa Corps (ex-Wagner).
Une telle alliance surprend les observateurs. Selon Ibrahim Yahaya Ibrahim, directeur adjoint de projet au Sahel pour l’International Crisis Group, cette coordination était impensable il y a encore quelques mois. Lors de rencontres avec des leaders djihadistes en décembre 2025, les divergences idéologiques, notamment sur l’application de la charia, semblaient insurmontables. Pourtant, les événements récents prouvent le contraire.
Une alliance motivée par la lutte contre un ennemi commun
Le rapprochement entre le JNIM et le FLA s’explique en partie par la politique de la junte malienne. Depuis 2020, le régime a expulsé les forces françaises et onusiennes, remplaçant leur présence par des mercenaires russes. Les exactions commises par l’Africa Corps lors de la reconquête de Kidal en 2023 ont radicalisé une partie des séparatistes, poussant certains à abandonner l’accord de paix d’Alger de 2015. Ces derniers se sont retrouvés face à un ennemi commun, les poussant à s’allier avec les djihadistes pour faire pression sur Bamako.
Le journaliste Wassim Nasr (France 24) confirme cette entente, évoquant des négociations en cours depuis près d’un an. Le JNIM aurait accepté de laisser le contrôle des villes au FLA, tout en conservant les zones rurales, où il applique déjà une justice religieuse. Les attaques récentes dans le sud et le centre, notamment à Bamako, Mopti, Sévaré et Gao, visent davantage à paralyser les forces maliennes et russes qu’à renverser le régime.
Vers une nouvelle stratégie pour une stabilité fragile ?
L’objectif de cette alliance n’est pas de prendre le pouvoir par la force, mais de contraindre la junte à négocier. Le siège de Bamako et le blocus partiel du carburant imposé par le JNIM depuis septembre 2025 s’inscrivent dans une logique de pression politique. Cette situation rappelle l’échec des accords d’Alger de 2015, signés sans les djihadistes et jamais pleinement appliqués avec les séparatistes.
Le professeur Adib Bencherif (Université de Sherbrooke) souligne que cette alliance ne cherche pas nécessairement à renverser la junte, mais plutôt à créer une union où chaque groupe pourrait faire valoir ses revendications. Une dynamique comparable à celle de la Syrie, où des groupes djihadistes comme Hayat Tahrir al-Cham ont évolué vers une approche plus pragmatique pour gagner en légitimité.
Selon Bencherif, le JNIM pourrait ainsi abandonner partiellement ses exigences maximalistes, comme l’imposition de la charia, pour se positionner comme un acteur incontournable dans la recherche de stabilité. Du côté du FLA, l’objectif reste une autonomie accrue, voire une indépendance dans le nord, ou du moins une forte décentralisation, comme prévu dans l’accord de 2015.
Un régime sous pression et une population en quête de solutions
La junte malienne, dirigée par le président Assimi Goïta, fait face à une crise sans précédent. La mort de son ministre de la Défense, Sadio Camara, lors des premiers affrontements, a fragilisé sa position. Malgré les défaites militaires et le retrait partiel des forces russes du nord, Goïta tente de maintenir un discours victorieux. Pourtant, la réalité sur le terrain est tout autre : lassitude et peur s’installent parmi les Maliens.
Bencherif, de retour du Sénégal où il a participé à un atelier de recherche, confirme cette tendance. « Les populations sont ouvertes à la discussion pour une stabilité durable, même si un soutien à la junte persiste. Mais le régime, enfermé dans son récit guerrier, peine à envisager une transition vers des négociations », explique-t-il.
Cette situation rappelle celle de 2012 : la force seule ne suffit pas à résoudre une crise complexe. Pour éviter une dégradation supplémentaire, un changement de stratégie s’impose. Reste à savoir si la junte sera prête à accepter ce pari risqué.